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Un beau pays peuplé de nouilles – Oliver MASSON


ENCORE

 


Lorsque l’on m’a proposé d’être le correspondant canadien de la revue Sygne, c’est avec honneur que j’ai accepté de figurer sur son Ours. Bien! Pourtant, au moment d’écrire ma première contribution, j’éprouvai un certain embarras devant la tâche que je m’imaginais tenu d’accomplir. En quel nom, moi, Olivier Masson, pouvais-je bien parler au nom de la psychanalyse au Canada? Qu’on ait pu m’attribuer ce rôle me semblait relever d’une erreur de distribution.

 

Contrairement à ce que, d’entrée de jeu, j’avais pu m’imaginer, nulle erreur sur la personne n’avait été commise. C’était plutôt d’une faute d’interprétation dont il était question. En réalité, nul – autre que moi – ne m’avait chargé de représenter la psychanalyse au Canada. Dans les faits, tout ce qu’on m’avait demandé de faire était de donner des nouvelles du Canada. En somme, de jouer le rôle d’un correspondant, au sens épistolier, j’entends. Bon! Voilà, me dis-je, une place qui me sied bien mieux et avec laquelle je peux composer.

 

Ce n’est donc pas au nom de la psychanalyse au Canada que je parlerai ici, mais en mon nom propre, celui d’un Québécois[1] candidat au doctorat en cotutelle au Département de sciences des religions de l’Université du Québec à Montréal et à l’École Doctorale de Recherches en Psychanalyse et Psychopathologie de Paris Diderot Paris 7. Pour éviter tout malentendu, je dirai qu’à ce point ce à quoi le lecteur peut s’attendre dans ce premier article du correspondant canadien pour la revue Sygne c’est à un doctorant québécois étudiant en psychanalyse analysant un phénomène social québécois à partir de la psychanalyse. Voilà!

 

Cette première contribution tire son origine de la présentation le 10 novembre 2015 de la pièce de théâtre La divine illusion[2] inspirée par les déclarations-chocs faites par l’actrice Sarah Bernhardt, en 1905, lors de son unique passage dans la ville de Québec. De cette pièce, je dirai simplement qu’elle montre que bien qu’il s’agisse d’un événement ayant eu lieu il y a plus de cent ans, il marque encore suffisamment les esprits d’aujourd’hui pour faire l’objet d’une pièce de théâtre, candidate au prestigieux prix du gouverneur général du Canada. Autrement, c’est sur l’événement historique que portera ma réflexion.

 

Au cours de son séjour à Québec, Bernhardt, dont le répertoire était jugé contraire aux bonnes mœurs par le clergé catholique de la ville, s’adressa à la population dans un entretien accordé à la presse. Si cette critique de la part des institutions religieuses n’avait rien d’extraordinaire, du moins en Amérique du Nord, elle eut à Québec une portée plus grande qu’ailleurs. Tout semble indiquer que l’interdit religieux pesant sur les pièces du répertoire interprété par la divine allait être respecté par les fidèles de Québec, du moins par les plus pieux d’entre eux. On peut s’imaginer que devant le risque de voir son public diminuer et avec lui le montant de ses recettes ou tout simplement par passion pour le scandale, l’actrice s’adressa par le biais des journalistes à son public. Dans ce discours enflammé, Bernhardt, fulminant contre la docilité des spectateurs se soumettant à la volonté sacerdotale, affirma qu’il n’y avait pas d’hommes au Québec.

 

Soixante-cinq ans plus tard, Michel Tremblay, écrivain de théâtre ayant eu une importance considérable dans le développement de la culture québécoise moderne, lors d’une entrevue dans une revue littéraire pose le même constat. En 1971, questionné au sujet de la place qu’il accordait aux personnages masculins dans ses pièces, Tremblay affirme : « L’homme est une nouille. Il n’y a pas d’homme au Québec. Tout le monde le sait. »[3] Phrase, dit-on, qu’il aurait « répétée à satiété dans les années soixante-dix »[4].

 

À lire ces deux histoires l’une à la suite de l’autre, on ne peut qu’être étonné par la similitude entre ces deux énoncés. Étrange proposition démographique s’il en est. D’autant plus qu’elle vient d’une actrice et d’un auteur de théâtre! Une société sans hommes, et puis quoi encore ? Peut-être à Gomorrhe, mais en Amérique du Nord ? Certainement pas! Mais comment expliquer qu’une comédienne française et un écrivain homosexuel, à 65 ans d’écart, dans des contextes historiques différents, puissent dire de telles bêtises ? On m’excusera ce soudain accès d’humeur. Je m’emporte. Il n’y a pas là de quoi faire tout un drame.

 

Je reprends. Bon, d’accord, « il n’y a pas d’homme au Québec ». La proposition est simple, mais quel sens peut-elle bien avoir ? Pour répondre à cette question, il faudrait d’abord savoir à quoi, au juste, renvoie le signifiant homme dans cet énoncé. On sait que, synchroniquement parlant, « [l]a parole n’a jamais un seul sens, le mot un seul emploi. »[5] D’autant plus que, d’un point vu diachronique, « [s]ous les mêmes signifiants, il y a au cours des âges, ces glissements de signification qui prouvent qu’on ne peut pas établir de correspondance biunivoque entre les deux systèmes »[6], soit entre ceux du signifiant et du signifié. Dans ce contexte, est-il même fondé de penser que dans ces deux contextes d’énonciation le signifiant homme puisse renvoyer au même signifié ?

 

C’est donc à ces questions que se consacrera ce texte. Il s’agira d’appliquer l’anthropologie psychanalytique à un cas particulier, la société du Québec dite distincte. On comprendra que le choix de ce cas n’est pas indu. La période ici couverte, de la déclaration de Bernhardt en 1905 à la mise en scène de celle-ci au théâtre en 2015 par Bouchard en passant par sa répétition par Tremblay en 1971, couvre, à quelques années près, l’histoire du développement de la psychanalyse au Canada qui commence en 1908 avec l’arrivée à Toronto d’Ernest Jones. Bien que cet événement n’ait pas de lien direct avec celle-ci, il n’en demeure pas moins qu’il se présente comme un moyen d’introduire de biais le lecteur au contexte socio-politico-religieux dans lequel la psychanalyse s’est développée dans le pays pour lequel je suis le correspondant.

 

 

Bernhardt à Québec

 

 

Un peu d’histoire. En 1905, dans le cadre de sa cinquième tournée nord-américaine, Sarah Bernhardt séjourna pour la première et dernière fois dans la ville de Québec pour y présenter une série de spectacles. Durant son passage dans la vielle capitale, du 3 au 5 décembre, elle y interprètera Angelo, tyran de Padoue, La Dame aux camélias et une version de la pièce, remaniée par l’actrice elle-même, d’Adrienne Lecouvreur.

 

Déjà, lors du premier séjour de l’actrice dans la province, en 1880, à Montréal, la représentation de ces deux dernières pièces en plus de Froufrou et d’Hernani avait suscité un certain émoi dans la société québécoise. Il faut mentionner que Bernhardt était alors la première actrice francophone de renommée internationale à monter sur la scène d’un théâtre de « la belle province ».

 

Lors de cette première visite, le clergé de l’époque, en la personne de Mgr Edouard-Charles Fabre, évêque de Montréal, dans une lettre publiée dans la presse montréalaise, avait alors dénoncé l’immoralité du répertoire interprété par l’actrice[7]. Selon les recommandations de son Excellence, tout bon catholique devait s’abstenir d’assister à ces pièces jugées contraires aux bonnes mœurs. En dépit du mandement épiscopal, les Montréalais, anglophones comme francophones, le soir venu, se présentèrent en grand nombre pour voir la divine s’exécuter sur scène.[8]

 

En somme, en 1880, l’effet qu’eut sur Montréal la visite de Bernhardt ne différa pas de celui qu’elle eut dans les autres grandes villes américaines. Partout où s’affichait la divine, le clergé, protestant ou catholique, l’accueillait sans ménagement. Si différence il y a, elle se loge dans le fait que les clergés d’ailleurs jetaient leur opprobre sur l’immoralité de l’actrice, mère aux mœurs légères d’un enfant illégitime[9], là où le jugement de Mgr Fabre, qui ne mentionne nulle part dans sa critique le nom de l’actrice, ne porte pas sur la vie personnelle de Bernhardt, mais sur l’immoralité du théâtre de France, pays républicain et anticlérical. Tout compte fait, l’agitation que connut Montréal en 1880 à la venue de Bernhardt était bien faible en regard du scandale qui éclata 25 ans plus tard au passage de l’actrice dans la ville de Québec.

 

Le 3 décembre 1905, après une semaine de représentations à guichets fermés, marquant pour l’époque le plus grand succès financier dans l’histoire du théâtre montréalais,[10] Sarah Bernhardt arrive à Québec dans un contexte plutôt tendu. L’enthousiasme des amateurs d’art dramatique était à son comble. L’actrice lors de ses derniers séjours au Canada avait ignoré la capitale nationale. Fier de sa nouvelle salle de théâtre dont la ville s’était dotée en 1903, Québec avait désormais un lieu « digne de la recevoir »[11]. Vingt-cinq ans après le premier séjour de l’actrice sur le continent, Québec se voyait finalement convié « à un de ces festins de l’art dont elle [Bernhardt] s’est faite, partout dans les deux Amériques, la gracieuse dispensatrice »[12]. Pour Québec, accueillir la divine dans son enceinte représentait l’inscription de la ville dans le réseau mondial des échanges des biens artistiques.

 

Plus d’une semaine avant l’arrivée de l’actrice, le quotidien L’Événement atteste l’excitation des citadins. On mentionne alors « [l]’intérêt palpitant causé par la venue prochaine de madame Sarah Bernhardt » et l’explique par le fait que la venue « de la plus grande actrice du monde » représente « l’événement le plus important de l’histoire théâtrale de [la ville de] Québec »[13] . Le Soleil, autre quotidien important de la ville, prédira pour sa part que Bernhardt « laissera en partant d’infinis regrets et d’agréables souvenirs »[14]. D’infinis regrets, certes; d’agréables souvenirs, on repassera.

 

En parallèle à ces élans d’enthousiasme des amateurs de théâtre précédant la venue de la comédienne à Québec, comme ailleurs en Amérique, on assiste, dans les journaux et les églises, à de vives protestations de la part du clergé de la ville. Le « mauvais théâtre », soit le répertoire immoral tel que décrié à Montréal par Mgr Fabre en 1880 et son successeur, Mgr Bruchési, fut l’objet de vives critiques dans les sermons des curés de la ville.[15]

 

Là où, à Montréal, la condamnation par le clergé du répertoire présentée n’eut pas de véritable effet dans l’assistance, à Québec l’intervention cléricale eu un effet palpable sur le public. En ce sens, « In Quebec city Archbishop Begin’s words carried more weight than Bruchési’s. »[16] Comme le rapporte L’Événement, à Québec, la dénonciation par les membres du clergé « a certainement produit beaucoup d’effets, car nombre de personnes ont résolu de ne pas utiliser les billets qu’elles avaient achetés pour les représentations de Sarah Bernhardt »[17]. Bien qu’au soir de la première représentation la salle fût loin d’être vide, il n’en reste pas moins que « A certain number of prominent French citizens did refrain from seeing Bernhardt perform »[18].

 

C’est dans ce contexte que le 4 décembre 1905 après la représentation de La Dame aux camélias, Bernhardt accepta de donner une entrevue aux journalistes de la ville de Québec. C’est « d’un pas nerveux et d’une démarche affectée »[19], dit-on, qu’elle fit son entrée dans l’appartement du Château Frontenac où on l’attendait. Lors de cet entretien, l’actrice fit une série de déclarations incendiaires au sujet de la société canadienne-française[20] qui ne manqua pas de faire scandale dans la population. L’entretien avait pourtant débuté sur un ton tout à fait convenable. En prenant la parole, elle vanta la beauté de la ville de Québec et du Canada, insistant sur l’amour qu’elle avait pour ce pays : « Québec ah! oui, c’est une belle ville, très belle et le Canada aussi est un beau pays […] J’aime le Canada, c’est le plus beau pays que j’ai jamais vu. »[21] Pourtant, après ces quelques louanges, l’actrice, qui, à ce point, est dite « échauffée », « gesticulant beaucoup », empreinte d’une grande « excitation », affirme ne rien comprendre aux gens qui habitent le territoire de ce beau pays : « Je ne comprends rien à votre population. Vous avez des Canadiens-anglais, des Canadiens-irlandais, des Canadiens-français, des Canadiens-iroquois ! »[22] Parmi tous ces groupes culturels auxquels elle dit ne rien comprendre, elle fixe alors les Canadiens-français comme cible à sa diatribe : « mais voulez-vous me dire pourquoi vous vous appelez des Canadiens-français ! Des Français, vous autres ! Mais pourquoi ? Vous avez à peine une goutte de sang français dans les veines. »[23] Continuant sur sa la lancée, elle poursuivit son réquisitoire à l’endroit des Canadiens-français, avec, dit-on, « volubilité et une passion débordante » pour prendre à partie la culture canadienne-française : « Vous n’avez pas de peintres, vous n’avez pas de littérateurs, vous n’avez pas de sculpteurs, vous n’avez pas de poètes »[24]. Finalement, comble d’injure, elle conclut son envolée en ajoutant : « Mais sapristi, vous n’avez pas d’hommes, vous n’avez pas d’hommes ! »[25]

 

On comprendra qu’au lendemain de ces déclarations, alors que Bernhardt se dirigeait à la Gare de la ville, ses propos lui valurent un important attroupement de Canadiens-français, manifestement agacés par ses propos de la veille, la sifflant et l’injuriant. Cette démonstration publique fut d’une telle agitation qu’elle donna lieu, selon les dires de la comédienne, à des affrontements physiques. Incident qui lui méritera les excuses officielles du premier ministre du Canada de l’époque, sir Wilfrid Laurier. Dans sa traîne, la divine laissera à Québec un comité de censure mis sur pied par le clergé et bien des munitions aux Canadiens-anglais pour dénigrer la culture canadienne-française qui selon les dires d’un des symboles de l’art français, n’avait rien de très français. Bien des regrets, donc, et bien peu d’agréables souvenirs, soit.

 

L’homme est une nouille

 

 

Dans les années soixante, le Québec, comme bien d’autres endroits dans le monde, est en pleine ébullition. Dans la foulée des mouvements sociaux de contre-culture et de décolonisation qui affectent l’ordre mondial s’opère au Québec ce que l’on a appelé la Révolution tranquille. Depuis une dizaine d’années, on assiste à la « modernisation » de l’État québécois comme résultat des processus d’industrialisation et d’urbanisation enclenchés dans la province à la fin du 19e siècle. En quelques années naît au Québec l’État-providence qui marque du même coup la fin du cléricalisme dans le domaine social (éducation, santé et services sociaux). À ce processus de sécularisation s’ajoute la création d’appareils étatique d’intervention en matière d’économie et à la mise sur pied d’une politique culturelle québécoise, francophone.

 

Par la promotion de la population francophone comme « vecteur principal des transformations de la société québécoise »[26], ces politiques visent à remédier à la surreprésentation, pour ne pas dire la domination, de la communauté anglophone dans l’économie de la province. À cette époque, malgré la majorité francophone, « les sociétés anglophones et étrangères contrôlaient entre 62,5 et 93,5 % des secteurs clés de l’économie québécoise »[27]. À Montréal, par exemple, centre économique de la province, 80 % des postes de cadre étaient alors occupés par des anglophones, groupe linguistique qui ne constituait alors que 20 % de la population de la province.[28] Voilà en quelques lignes le résumé bien trop sommaire des dix années qui ont vu naître la société québécoise moderne.

 

Dans ce contexte, en 1968, à Montréal, le théâtre du Rideau Vert présente Les Belles-Sœurs, pièce écrite trois ans auparavant par un jeune auteur, Michel Tremblay. Encensée par certains et décriée par d’autres, cette pièce créa une véritable onde de choc dans la société québécoise. Certains comme Jean-Claude Germain y verront l’acte de naissance du théâtre québécois. D’autres, comme Jean Larose, y verront la consécration « du mauvais goût québécois »[29]. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cette pièce aura fait parler d’elle. Inscrit, aujourd’hui encore, au programme des colléges en tant que « classique » du théâtre québécois, ce texte est étudié dès sa parution dans les écoles de la province par des dizaines de milliers d’étudiants.

 

On peut expliquer le retentissement qu’eut cette pièce dans la culture québécoise par sa dimension novatrice. D’une part, elle donne le coup d’envoi à un nouveau réalisme au théâtre québécois. Pour une première fois est représenté sur scène le milieu de la classe ouvrière francophone. De plus, elle met en scène une langue que l’on appelle le « joual », une forme théâtrale du parler populaire. Dernière nouveauté, Tremblay donne la parole aux femmes, chose inédite, c’est le cas de le dire, au théâtre québécois.

 

Dans Les Belles-Sœurs, quinze femmes prennent la parole sur scène pour dénoncer les misérables conditions de vie qui sont les leurs. Dans de longs monologues se succédant, ces personnages féminins, mères de famille, femmes au foyer ou serveuses de café crient leur révolte. L’objet de leur mépris et leur haine : leurs maris et pères de leurs enfants. Ces hommes sont présentés comme frustrés et abrutis, violeurs, oppresseurs, impuissants, absents.

 

Comme on n’a pas manqué de le remarquer, sur les cent-vingt personnages qui composent les Belles-Sœurs, la grande majorité est composée d’hommes. Personnages muets, pour la plupart, mais dont on parle abondamment. Hommes parlés et non parlants. Jusque dans les années quatre-vingts, ce sera la place réservée à l’homme dans l’œuvre de Tremblay.[30] De manière générale, il est communément admis que l’image de l’homme dépeinte par Tremblay à cette époque est représentative de celle que l’on retrouve dans le théâtre québécois dans lequel il « semble impossible de trouver d’autres types que l’incestueux, le quétaine, la bedaine de bière et l’épais muni d’un répertoire de jokes cochonnes. »[31]

 

Trois ans après la première représentation des Belles-Sœurs, Tremblay, qui compte déjà plusieurs pièces à son œuvre, dans un entretien avec la revue littéraire Nord, questionné au sujet de la place de l’homme dans son théâtre affirmera : « L’homme est une nouille. Il n’y a pas d’homme au Québec. Tout le monde le sait : je ne veux pas m’expliquer là-dessus. »[32] Quarante-cinq ans plus tard, je me saisis de cette absence d’explications pour tenter d’éclaircir le sens de cette proposition.

 

De l’homme au père

 

 

De prime abord, il semble assez clair que dans leur énoncé Bernhardt comme Tremblay ne parlent pas d’une réalité biologique ou démographique. Il y a bien eu, et ce depuis les premiers colons français débarqués en Nouvelle-France, des êtres humains de sexe mâle au Québec. Historiquement, au début de la colonie, ce qu’il manquait sur le territoire québécois, ce n’était pas des hommes, mais bien des femmes. Défaut que Louis XIV, en 1663, eut la bonté de corriger en envoyant à ses fils des colonies celles que l’on nomme les Filles du roi, qui, contrairement à la légende populaire, n’étaient pas des filles de joie, mais bien de chastes femmes plutôt éduquées. Si cet argument historique ne paraît pas suffisant, le suivant saura dissiper tout doute. Qu’une femme étrangère dise qu’il n’y a pas d’hommes sur une terre qu’elle visite est une chose, il en est une autre qu’un homme québécois attiré par les hommes comme Tremblay dise qu’il n’y a pas d’hommes au Québec. Cela suffit largement à prouver que ce dont il est question ici ce n’est pas qu’il y ait ou non des personnes de sexe masculin au Québec.

 

Si ce n’est pas à une réalité biologique que Bernhardt comme Tremblay se réfèrent, on peut alors se demander à quoi renvoie l’homme de leur énoncé. Le premier réflexe de plusieurs serait certainement d’en faire une question de genre. En Amérique du Nord, plus qu’ailleurs, les gender studies ont bien la cote. Dans cette perspective, on dira alors que ce à quoi l’homme renvoie est à une construction sociale du genre, un idéal de virilité, d’autorité et tout un ensemble de clichés. Il y a bien des arguments pour étayer cette interprétation. On peut imaginer Bernhardt, scandalisée par le pliement d’échine des Québécois devant l’Église, qui balance aux visages des Canadiens-français qu’il n’y a personne au Québec qui se tient debout pour faire face au pouvoir religieux. En d’autres mots, qu’il y a un manque probant de couilles chez les membres de la société québécoise! Il a beau y avoir des individus de sexe masculin au Québec, ceux-ci sont châtrés. De son côté, Tremblay, s’excluant, de toute évidence, de ce qu’il nomme homme, du fait de sa non-hétéronormativité, semble corroborer cette interprétation. L’homme évoqué par Tremblay serait l’expression du genre homme-blanc-hétérosexuel-dominant-viril-autoritaire-couillu. Pour Tremblay, pendant que les hommes manquent de couilles, ce sont les femmes qui les ont. Comme il le dit clairement, au Québec, « la femme est omniprésente. C’est elle qui mène. C’est aussi elle qui tient les cordons de la bourse. »[33] Voilà enfin l’image des bourses justifiée.

 

Pourtant, s’il s’avère juste que dans cet énoncé, il faut lire le signifiant homme comme une métaphore, c’est-à-dire comme « un signifiant qui vient à la place d’un autre signifiant »[34], j’ai pour ma part une réserve quant à imaginer qu’ici homme vienne à la place de couille. Cette réserve vient du fait qu’il s’agit d’une image, des plus vulgaires, j’en consens et m’en excuse, associée au genre masculin dans l’imaginaire social. C’est bien là que le bât blesse avec l’explication des phénomènes sociaux à partir des théories du genre puisque celui-ci appartient au registre imaginaire quand « le lien organisateur du social, pour l’homme se déploie de manière spécifique dans le registre du symbolique »[35]. Si le genre en tant qu’image du sexe, comme tous autres biens d’ailleurs, s’échange dans la culture, c’est qu’il obéit avant tout à la puissance combinatoire des règles de l’organisation symbolique.

 

Bref, placer les couilles au lieu de l’homme dans l’énoncé « il n’y a pas d’hommes au Québec » ne fait en réalité que substituer une image à une autre, ce qui ne nous fait pas avancer d’un poil. En réalité, on pourrait procéder à volonté à des substitutions de ce genre (homme, genre, couille, virilité, puissance, etc.) sans qu’on ne soit pour autant ailleurs qu’au point où l’on avait commencé, c’est-à-dire là où quelque chose manque. Pour éviter de tourner en rond, ce que je propose de faire, c’est de couper court à ce défilement indéfini d’images, pour mieux examiner de quoi il procède. Au risque de sembler couper les coins ronds, je dirai que la place qu’occupe le signifiant homme dans l’énoncé en question est celle du père. Avant de crier au loup et de qualifier mon interprétation de familialiste, je prierais mon lecteur d’attendre la conclusion de mon texte.

 

Pour se convaincre de mon hypothèse qui pose que ce qui se trouve en cause à la place de l’homme dans l’énoncé est celle du père, il suffit de lire les discours des protagonistes entourant l’énoncé. Chez Bernhardt, l’homme apparaît à la fin d’une énumération, qui voit défiler peintres, littérateurs, sculpteurs, poètes, c’est-à-dire ces « grands hommes »[36] dont la formation, selon le Lacan durkheimien de 1938 des Les Complexes familiaux, relevait de la valeur sociale accordée à l’imago paternelle. Pour se convaincre que les « hommes éminents »[37] que Bernhard dit manquants au Québec désignent bien des pères, il suffit de prêter attention au remède qu’elle prescrit à ce mal. C’est bien à un appel au père que Bernhardt s’affaire lorsqu’elle clame immédiatement après avoir dit qu’il n’y avait pas d’hommes parmi les Canadiens-français, « [c]’est à vous, les journalistes, et à la jeunesse étudiante, à préparer l’avenir et à former le goût et les mœurs d’un pays »[38]

 

Du côté de Tremblay, c’est par le signifiant nouille que l’homme se lie au père. Après avoir dit que « L’homme est une nouille. Il n’y a pas d’homme au Québec », il affirme « J’ai fait mon premier homme dans À toi, pour toujours, ta Marie-Lou. Beaucoup moins nouille [que] le père québécois »[39]. Nul doute que la place qu’occupe l’homme-nouille dit manquant au Québec est celle du père. En 1981, dans une entrevue pour la revue Québec français, à la question de savoir si l’absence du père dans son œuvre était représentative de « l’impuissance de l’homme québécois », la réponse de Tremblay est sans équivoque : « Oui, c’est représentatif. »[40]

 

Tout comme Bernhardt, Tremblay lance lui aussi, à sa manière, un appel au père. Le père en question en est un à qui il pourrait énoncer son amour. En 1981, il explique :

« l’image du père, en Amérique du Nord en particulier, est une image avec laquelle je lutte sans cesse, et si j’ai fait Bonjour, là, bonjour, c’est justement pour changer l’image du père qu’on a en Amérique du Nord. Je voulais détruire une fois pour toutes la relation baseball[41] qui nous a été imposée face à notre père et je voulais une fois pour toutes, qu’un fils crie à son père : ‘‘Papa je t’aime’’ »[42].

 

À partir des années 1980, Tremblay se consacre dans son œuvre à remplir la place du père absent par la figure d’un nouveau père. Dès lors apparaissent dans ses pièces « des pères sensibles et aimants, de ‘‘nouveaux’’ pères, issus de cette race récente de ‘‘nouveaux’’ hommes qui font des entorses au machisme. »[43] De toute évidence, Tremblay a pris très au sérieux la fonction « thérapeutique » qu’on aura associée aux Belles-Sœurs[44], faisant ouvertement de son œuvre une sorte d’orthopédie du père québécois.

 

 

Une société sans père ?

 

 

Ainsi, restitué à sa place, ce qu’on devrait lire dans l’énoncé de ces deux artistes, c’est que, au Québec il n’y a pas de pères. Les tenants du discours de la thèse du déclin du père y trouveront certainement des éléments de preuves à leur théorie. J’objecterai à leur enthousiasme que ces deux exemples semblent plutôt démontrer que l’explication des maux du fils par la désertion sociale du père de famille dans la modernité appartient davantage au « sens commun » qu’à la théorie psychanalytique.

 

On connaît la rengaine des tenants de cette thèse, qui n’est pas moins populaire au Québec qu’en France, selon laquelle la perte du sacré, la rupture de l’unité associée aux sociétés traditionnelles, seraient les corollaires du déclin du père qui nous aurait projetés dans un monde « postmoderne » où règnent le non-sens, la non-histoire, et dans lequel toute forme d’autorité aurait été évacuée. Ainsi, selon François Ouellet, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur le roman moderne, « [l]a chute du père serait l’expression la plus caractérielle du monde postmoderne »[45].

 

Ici, on s’appuie généralement sur la sécularisation pour expliquer le déclin de la valeur sociale accordée au père dans la modernité québécoise. Willy Apollon, membre du Groupe interdisciplinaire freudien de recherche et d’intervention clinique et culturelle : « Hier, la paternité, et à travers elle la masculinité, s’adossait sur les garanties religieuses de nos choix de société. Aujourd’hui, l’absence de telles garanties tourne la paternité en un théâtre de la dérision, en ce qui concerne son rôle intrafamilial, parental et social. »[46] En ce sens, au Québec, la Révolution tranquille et la sécularisation de la société auraient entraîné « une perte du sacré et un rapport à l’autre [Père] devenu soudainement plus complexe »[47].

 

On ne manquera pas d’arguer qu’au moment de la déclaration de Bernhardt, en 1905, la structure familiale au Québec était des plus traditionnelles. Dans une société aussi catholique que la société canadienne-française, la valeur sociale de l’imago paternelle était bien garantie par l’Église. Pourtant chez Bernhardt, c’est à la religion catholique qu’elle attribue ce déclin : « Ah! oui, je comprends, vous êtes sous le joug du clergé […] Vous lui devez ce progrès en arrière qui vous fait ressembler à la Turquie »[48]. L’image du père qu’elle évoque dans son appel est celle du père moderne laïc qui ne s’en laisserait pas imposer par l’institution religieuse.

 

De son côté, le père défaillant que met en scène Tremblay dans son théâtre est également antérieur à la Révolution tranquille, c’est-à-dire qu’il précède la séparation au Québec de l’Église et de l’État qui a eu lieu dans les années 60. Dans l’entrevue de 1971 mentionné plus haut, Tremblay insiste sur l’aspect descriptif de sa démarche. L’écrivain est catégorique, il « ne parle jamais de [lui] quand [il] écri[t]. »[49] Ce qu’il fait dans ces pièces, c’est plutôt « décrire un milieu »[50]. Le monde de ses textes serait d’une telle adéquation avec la réalité sociale qu’elle assurerait sa véracité. De cette façon, il peut dire que « tout est vrai dans En pièces détachées. »[51] Peu importe si ce que dit Tremblay est vrai ou non, il n’en reste pas moins que c’est dans cette conception réaliste qu’il s’inscrit lorsqu’il déclare l’absence du père au Québec.

 

Dans la mesure où comme il le dit en 1981, sa démarche d’écriture est « rétrospective », c’est-à-dire qu’il « écrit toujours après coup », qu’il « voi[t] le monde vivre des choses et puis, quelques années après, [il] les mâche, ça sort »[52], en 1965 lors qu’il écrit Les Belles-Sœurs, le milieu duquel il parle est celui de son enfance, c’est-à-dire le milieu ouvrier canadien-français pré-Révolution tranquille, c’est-à-dire traditionnel et catholique. Ainsi, bien que le père chez Tremblay « s’adossait sur les garanties religieuses de nos choix de société »[53] cela ne l’a pas empêché, comme les quinze femmes sur scène, de le dire défaillant. Ce qu’aurait souhaité Tremblay, et ce à quoi il tentera de suppléer dans son œuvre à compter de 1980, c’est un père aimant, mais surtout, un père à qui il aurait pu énoncer son amour.

 

Ce qui semble se dégager du discours de Bernhardt et de Tremblay comme des tenants de la thèse du déclin du père, c’est qu’il est plutôt commode aujourd’hui, comme il l’était hier, de mettre les douleurs du fils sur le dos du père. Évidemment, dans la mesure où ces deux discours s’inscrivent dans des champs différents, on ne peut les placer sur un même plan. En effet, c’est une chose comme fils d’accuser son père d’être responsable de ses maux, c’en est un autre de légitimer cette plainte au moyen de la psychanalyse. Il ne faudrait pas pour autant sous-estimer l’importance que peuvent avoir les déclarations de Tremblay et de Bernhardt dans la société québécoise. En effet, la valeur qu’on attribue généralement à l’œuvre de cet écrivain ne tient pas à ses qualités littéraires, mais plutôt à son caractère historiographique. Par conséquent, lire au collège une pièce de Tremblay, comme Les Belles-Sœurs, comme le font tant d’étudiants, c’est lire la petite histoire du Québec, celle des gens ordinaires, de la famille de la classe populaire, dans laquelle le père y est dit absent. Ainsi, en dépit de la mise en garde de l’auteur qui raconte avoir parcouru les écoles de la province pour dire aux élèves « [f]aites surtout bien attention de ne pas faire un mythe avec c’t’histoire-là »[54], au Québec, le mythe du père absent, humilié, défaillant, est bien l’histoire que l’on se raconte collectivement. Ce trait est si important que certains en ont même fait le signe de la spécificité culturelle du Québec, spécificité dont les Québécois sont en perpétuelle quête. Ainsi, soutient-on qu’il n’y aurait « nulle part ailleurs [qu’au Québec] une société où la fonction du père soit généralement aussi méprisée, méconnue, oubliée voire forclose »[55]. À se fier à ces discours sur le père, on en vient à croire que celui-ci n’est pas seulement absent de la société québécoise, mais qu’il le serait plus que partout ailleurs. La pièce de Bouchard, marqué du sceau de l’institution littéraire canadienne, nous rappelle que les Québécois tiennent tant à se raconter cette histoire, qu’encore en 2015, on met en scène un événement historique, ayant eu lieu plus de cent ans plus tôt, lors duquel une actrice française traverse un océan pour venir leur dire qu’il n’y a pas de pères parmi eux.

 

 

À titre de conclusion

 

 

Dans l’interprétation de l’énoncé « il n’y a pas d’hommes au Québec », ici à l’étude, il ne s’agissait pas simplement d’imaginer quel signifiant se cachait derrière le signifiant homme. Dans la mesure où « ce qui est caché n’est jamais que ce qui manque à sa place »[56], c’est la place qu’occupe le signifiant homme dans l’énoncé qu’il s’agissait de déterminer. Ainsi, si une métaphore « c’est un signifiant qui vient à la place d’un autre signifiant »[57], ce n’est pas simplement un signifiant qui en remplace un autre, mais un signifiant qui tient la place d’un autre.

 

Dans l’énoncé en question, la place qu’occupe le signifiant homme est celle de ce qu’il n’y a pas. À la place de ce qui manque, le signifiant homme est là pour désigner ce qui n’y est pas. Qu’on y mette le signifiant qu’on veuille qu’on le remplace par l’image d’un genre ou d’un autre – n’en déplaise aux gender studies – c’est toujours le manque qu’il désignera. D’être un « pur signifiant »[58], l’homme de l’énoncé assure le « maintien de la présence dans l’absence »[59] tout en introduisant « l’effet du signifiant sur le sujet, la marque du sujet par le signifiant, et la dimension du manque introduite dans le sujet par ce signifiant. »[60]

 

Si je dis que, dans l’énoncé, le signifiant homme tient la place du signifiant père ce n’est donc pas dans une perspective familialiste, mais bien parce que structurellement il occupe la place du « signifiant qui, dans le lieu de l’Autre, pose et autorise le jeu des signifiants ».[61] En introduisant l’effet du signifiant, c’est-à-dire la dimension du manque, qui n’est autre que le signifié, le signifiant homme représente « dans le signifiant, ce signifiant par quoi le signifiant lui-même est posé ».[62] En ce sens, on peut dire que dans l’énoncé à l’étude le signifiant homme occupe la place du signifiant paternel, ce signifiant flottant qui est « le gage de tout art, toute poésie, toute invention mythique et esthétique »[63], fondement d’où la parole peut se déployer, le socle à partir duquel la fonction symbolique peut s’exercer.

 

En guise de conclusion je dirai que peu importe l’image qu’on se fait du père, qu’il paraisse aimant ou autoritaire, couillu ou châtré, ce que nous dit l’énoncé de Bernhardt et de Tremblay mis en scène par Bouchard, c’est qu’il y a bien une place qui lui est réservée dans la société québécoise. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, que le père ne réponde pas à l’appel de ses fils n’est pas une preuve qu’il n’a pas de place. En effet, « l’absence du père réel », note Lacan « est plus que compatible avec la présence du signifiant »[64] . Ainsi, peut-on dire que la seule présence du père dans la parole de ceux qui en énoncent l’absence en garantit la présence essentielle, c’est-à-dire en tant que signifiant.

 

 

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[1]On aura remarqué le glissement ici opéré de Canada à Québécois. Sans entrer dans les méandres de la politique canadienne, je dirai que le Québec, l’une des dix provinces du Canada, est reconnue au sein de la Confédération canadienne comme « société distincte » et même comme « nation ». Dans le langage commun, on décrit le Canada comme « deux solitudes », le Québec et ce qu’on appelle communément le ROC (Rest of Canada).

[2]M. Bouchard, La divine illusion. Montréal, Leméac, 2015, 126 p.

[3]M. Tremblay, « Entrevue avec Michel Tremblay » in Nord, n°1, Automne 1971 p. 58-9.

[4]M.-L Piccione,. « De l’ambiguïté sexuelle à l’incertitude existentielle : Le travesti dans l’œuvre de Michel Tremblay », in Annales du Centre de recherches sur l’Amérique anglophone. Vol. 18, hiver 1993, p. 58.

[5]J. Lacan, Les écrits techniques de Freud (1953-1954), Paris, Éditions du Seuil, 1975, p. 267.

[6]J. Lacan, Les psychoses (1955-1956), Paris, Éditions du Seuil, 1981, p. 135.

[7]Mgr Fabre envoya une lettre à l’éditeur de La Minerve que l’on retrouve dans l’édition du 23 décembre 1880, p. 2

[8]La Patrie, 24 décembre, 1880, p. 2.

[9]R. Hathorn, « Sarah Bernhardt and the Bishops of Montreal and Quebec » in Historical Studies, n°53,1896, p. 102.

[10]La patrie, 4 décembre 1905, p. 7.

[11]Le Soleil, 2 décembre 1905.

[12]Ibid.

[13]L’Événement, 24 novembre 1905.

[14]Le Soleil, 2 décembre 1905.

[15]L’Événement, 4 Décembre 1905, p. 3 ; R. Hathorn, « Sarah Bernhart », op. cit., p. 107 ; Beaucage, 1996, p. 89.

[16]R. Hathorn, « Sarah Bernhart  », op. cit., p. 114.

[17]L’Événement, 4 décembre 1905 ; Beaucage, 1996, p. 89.

[18]R. Hathorn, « Sarah Bernhardt  », op. cit., p. 114.

[19]L’Événement, 5 décembre 1905, p. 5.

[20]Il faut ici préciser que, comme on le verra, le terme Canadien-français est l’appellation par laquelle les Canadiens francophones étaient désignés et se désignaient eux-mêmes jusqu’à la Révolution tranquille.

[21]L’Événement, 5 décembre 1905, p. 5.

[22]Ibid.

[23]Ibid.

[24]Ibid.

[25]Ibid.

[26]P.-A. Linteau, « Un débat historique : l’entrée du Québec dans la modernité et la signification de la Révolution tranquille » in Y. Bélanger, R. Corneau et C. Métivier (dir.) La Révolution tranquille 40 ans plus tard : un bilan, Montréal, VLB Éditeur, 2000, 316 p.

[27]P. Resnick. « La vengeance des Huguenots : sur l’héritage de la Révolution tranquille », in R. Corneau, Jean Lesage et l’éveil d’une nation, Québec, Presses de l’Université du Québec, 1989, p. 322-329

[28]J. Parizeau. « Quand le Canada n’est plus au centre de la scène », in Y. Bélanger, R. Corneau et C. Métivier (dir.) La Révolution tranquille 40 ans plus tard : un bilan, Montréal, VLB Éditeur, 1996, pp. 140-56

[29]J. Larose, La petite noirceur, Montréal, Boréal. 1987, p. 9.

[30]L. Guoin, 1995. Le personnage masculin dans l’œuvre de Michel Tremblay, Thèse de doctorat, p. 3.

[31]L. Burgoyne, « Au nom du père », op. cit, p. 115

[32]M. Tremblay, « Entrevue », op. cit., p. 58-9.

[33]M. Tremblay, « Entrevue avec Michel Tremblay », in Québec français, n° 44, 1981, p. 39.

[34]J. Lacan, Les formations de l’inconscient (1957-1958), Paris, Éditions du Seuil, 1998, p. 174.

[35]M. Zafiropoulos, Du père mort au déclin du père de famille. Où va la psychanalyse, Paris, PUF,  2014, p. 33.

[36]J. Lacan, Les complexes familiaux dans la formation de l’individu. Essai d’analyse d’une fonction en psychologie, Paris, Navarin Éditeur, 1984 (1938), p. 72.

[37]Idem, p. 55.

[38]L’Événement, 5 décembre 1905.

[39]M. Tremblay, « Entrevue », op. cit., 1971, p. 59.

[40]M. Tremblay, « Entrevue », op. cit., 1981, p. 39.

[41]Au lecteur qui ne connaîtrait pas cette « relation baseball », dont moi-même, nord-américain, ignorais l’existence, « Cela consiste […] dans le fait que les fils peuvent jouer au base-ball avec leurs pères, mais qu’ils ne peuvent au grand jamais leur exprimer leur amour en leur disant ‘‘ je t’aime ’’. » L. Guoin, Le personnage, op. cit., p. 112.

[42]M. Tremblay, « Entrevue », op. cit., 1981, p. 40

[43]L. Burgoyne, « Au nom du père ». Jeu : revue de théâtre, n° 58, 1991, p. 117.

[44]Tremblay raconte « On m’a dit la première année que ‘‘Les Belles-Sœurs’’ on été jouées que c’était de la thérapeutique de groupe. C’est ce que j’ai fait! » Tremblay, « Entrevue », op. cit., 1971, p. 57.

[45]F. Ouellet, Passer au rang de père. Identité sociohistorique et littéraire au Québec. Québec, Nota Bene, 2002, p. 124.

[46]W. Apollon, La différence sexuelle au risque de la parenté, Québec, GRIFIC, 1997, p. 61.

[47]F. Ouellet, Passer au rang du père, op cit., p. 71.

[48]L’Événement, 5 décembre 1905, p. 5.

[49]M. Tremblay, « Entrevue », op. cit., 1971, p. 54.

[50]Idem. p. 62.

[51]Idem. p. 58.

[52]M. Tremblay, « Entrevue », op. cit., 1981, p. 40.

[53]W. Apollon, La différence sexuelle, op. cit., p. 61.

[54]M. Tremblay, « Entrevue », op. cit., 1971, p. 80.

[55]J. Larose, La petite noirceur, op. cit., p. 184.

[56]J. Lacan, Écrits, Paris, Éditions du Seuil, 1966, p. 25.

[57]J. Lacan, Les formations de l’inconscient, op. cit., p. 174.

[58]J. Lacan, Écrits, op. cit., p. 556.

[59]J. Lacan, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1978, p. 297.

[60] J. Lacan, Les formations de l’inconscient, op. cit., p. 464.

[61]Idem, p. 317.

[62]Idem, p. 257.

[63]C. Lévi-Strauss « Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss », in M. Mauss, Sociologie et Anthropologie, Paris, PUF, 1950, p. XLIX.

[64]J. Lacan, Écrits, op. cit., p. 557.

 


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Killoffer tel qu’en lui-même, édition L’association, 2015.


VARIA


 

corinne garcia

 

« L’humour n’est pas résigné, il est empreint de défi ».

 Sigmund Freud.

 

On peut lire l’album de Killoffer, « Killoffer tel qu’en lui-même » sans avoir à l’esprit cette belle maxime freudienne, et profiter avec jubilation d’un album parfaitement réussi, autant graphiquement que narrativement.

 

Eclairée par les perspectives freudiennes, la lecture de l’album, sans perdre de ses qualités intrinsèques, prend une dimension encore plus réjouissante.

 

Killoffer, membre de l’Oubapo, est  un illustrateur de talent, et son album en donne la pleine mesure. L’album est un recueil des pages hebdomadaires, mensuelles publiées par ce dessinateur dans la regrettée revue Le Tigre, entre 2010 et 2015.

 

A partir d’un format atypique, Killoffer propose des récits courts en page droite – tenant sur une seule planche, à une exception près – accompagnés à gauche d’une illustration pleine page. Ces illustrations page gauche, proches parfois de l’estampe, sont des merveilles de condensé et de poésie. Tout est dit dans ces dessins de la solitude, de la perplexité, de la dualité de l’individu face à la vie, que ce soit dans des circonstances banalement matérielles ou face à l’immensité du monde. On voit ainsi un Killoffer perplexe au moment du choix dans une boucherie, un Killoffer cerné de femmes au café, un Killoffer dilué au milieu de ses propres avatars, un Killoffer errant dans le cosmos. Et bien sûr, plusieurs fois, Killoffer hébété par son toxique, l’alcool.

 

Les pages de droite proposent des récits courts, pour lesquels ce dessinateur sait déployer tous ses talents narratifs, et son sens de l’humour, assez irrésistible il faut en convenir. Ces récits sont rarement à l’avantage de leur auteur qui en est le sujet de bout en bout : le livre est une autobiographie quasi-documentaire où Killoffer joue assez magistralement de son auto-dépréciation, de ses tares, de ses vertigineuses lacunes, de ses inhibitions, décalages, contretemps, hébétudes et ressassements de ses tares.

 

Ces récits témoignent de la remarquable inaptitude de leur auteur pour la vie réelle, mais aussi de la difficulté de créer (beaucoup de planches sur l’angoisse de la page blanche, dont l’une hilarante d’un Killoffer sans inspiration, décliné sur toutes les cases avec un « merde » diversement calligraphié).

 

Killoffer puise dans son malaise existentiel le thème de ses récits. Sa dépendance à l’alcool (aucune des misères de la gueule de bois n’est épargnée au lecteur), le mystère inhibant du féminin, les vicissitudes du lien à l’autre, rendent compte de l’insatisfaction viscérale de leur auteur face à l’ordre des choses.

 

Ordre des choses fracassant, que le toxique peine évidemment à voiler, mais dont Killoffer tente de circonscrire les effets délétères, en s’imposant une constellation d’auxiliaires de vie censés circonscrire les méfaits de sa névrose : planche hilarante, « Killoffer s’organise », où l’auteur s’assure les services d’une galerie, d’un comptable, d’un agent, d’une secrétaire et d’un psy…

 

Killoffer en prend pour son grade, Killoffer en verve, Killoffer en pleine sidération, Killoffer en phase d’approche, Killoffer en plein rush, Killoffer en thérapie, sont, entre autres planches, franchement hilarantes. La plupart des récits sont sans concession : on l’a déjà dit Killoffer a choisi de ne pas s’épargner, et certaines planches exposent sans fard les misères de cet auteur, inadapté et sensible, crû et poète, accablé mais élégant. Comment douter des postulats freudiens sur l’humour, dont l’essence est de « s’épargner les affects auxquels (une) situation donnerait lieu » en lisant cette autobiographie d’une intimité victorieusement affirmée ?

 

Freud dit de l’humour qu’il peut avoir « quelque chose de grandiose et d’exaltant ». Grâce à son aptitude jubilatoire à tenir à l’écart « la revendication de la réalité (pour) imposer le principe de plaisir », Killoffer avec cet album, donne la pleine mesure de ce postulat.

 

Comme le disait encore Freud, « les hommes ne sont pas tous aptes à l’attitude humoristique, c’est un don précieux et rare, et beaucoup manquent même de l’aptitude à jouir du plaisir humoristique qui leur est offert ».

 

Les lecteurs et lectrices de l’album se réjouiront de lire Killoffer, un auteur qui sait s’amuser brillamment de son malaise et de ses cocasses turpitudes, grâce à ce don, « précieux et rare » qui lui donne un vrai talent.

     

 

 


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Le néolibéralisme à l’horizon de ses limites – Jérémie CLEMENT


VARIA

 


« Qu’est ce que la critique ? »[1], écrit par Michel Foucault, constitue le corpus théorique, la clef qui ouvre à la critique du libéralisme. Cette dernière, que le philosophe français déploiera abondamment dans Naissance de la Biopolitique, procède d’une vertu, d’une vertu éthique, dont l’attitude aura alors pour fonction « le désassujettissement dans le jeu de la politique de la vérité ». « Poser la question de la connaissance dans son rapport à la domination, ce serait d’abord et avant tout à partir d’une certaine volonté décisoire de n’être pas gouverné, cette volonté décisoire, attitude à la fois individuelle et collective de sortir, comme disait Kant, de sa minorité. Question d’attitude »[2], avance Foucault. Ce dernier ne cessera dès lors de s’attacher à adopter cette attitude critique lorsqu’il s’emploie à étudier la « gouvernementalité », dans sa dimension de pouvoir (généalogie foucaldienne) et de savoir (archéologie foucaldienne). Ainsi que le rappelle François Ewald, « le libéralisme est une pratique de gouvernement à partir de ces savoirs qui ont justement cette fonction de limitation de gouvernement »[3], et puisque toute relation de pouvoir comporte des dangers, il s’avère alors nécessaire d’interroger la limitation de gouverner. Etudier le néolibéralisme à partir de ses limites nous amène à considérer deux aspects en particulier, dont nous allons voir en fait qu’ils se rejoignent, s’articulent et se répondent. Limiter l’exercice de la souveraineté, tel qu’il est entendu dans le néolibéralisme, c’est dans le même mouvement nourrir l’idée d’un individu autonome, qui se suffirait à lui-même. Cependant, l’expérience de la pratique psychanalytique pourrait-être à même d’offrir l’éclairage nécessaire pour penser les limites de cet individu « entrepreneur de soi-même ».

 

D’abord, je souhaite rappeler un des deux aspects conditionnant l’origine du libéralisme : limiter, réfréner les conflits et l’exercice de la guerre. La pensée libérale se déploie en effet à une époque où les guerres de religion se succédaient, entraînant continuellement dans leurs sillages massacres et barbaries, au nom alors d’un Idéal religieux. Ces conditions d’émergence sont donc intimement liées à la volonté d’établir une paix civile stable et pérenne. Limiter plus durablement le cheval fougueux qu’est la guerre, la « pulsion de mort » pour les psychanalystes, tel est le leitmotiv princeps qui anime les penseurs libéraux de la première heure, une intention qui, insistons-y encore, constitue tout de même l’objectif initial de la politique.

 

Second point qui marque l’émergence de la pensée libérale : la limitation du pouvoir étatique. Quelle place faut-il lui laisser et quel est au juste sa raison d’être ? Comment limiter ce pouvoir dit « souverain », au vu des excès et des abus dont il a pu faire étalage par le passé ? Le paradigme libéral naît de la nécessité d’écarter le pouvoir absolu, qu’il s’incarne par « un homme ou une assemblée », comme l’entendait Hobbes. Prenant racine au XVIIIème siècle avec Adam Smith, que d’aucuns considèrent comme le Père du libéralisme, le libéralisme pose ainsi soupçon à la Raison d’Etat au nom d’un exercice de pouvoir jugé persécutif et absolutiste. L’histoire du libéralisme, c’est donc d’abord le fruit de l’histoire d’une critique, une critique des universaux, et en premier lieu desquels la société. Celle-ci, telle que pensée par les philosophes des Lumières, au premier chef Kant et Rousseau, s’établissait selon un cadre général, et sous l’égide d’un souverain énonciateur d’un contrat, le fameux « contrat social ». Pour les libéraux cependant, « La Société n’existe pas ! », à entendre d’ailleurs comme le fameux aphorisme de Lacan, « La femme n’existe pas » : c’est le La unifiant qui n’existe pas, qui n’a pas de réalité effective pour les libéraux. Hétérogène en son essence, la société ne peut s’accorder avec les visions monistes, totales ou totalitaires qui ont fleuri par le passé, et qui eurent des effets d’assujettissement et de hiérarchisation, autant que des conséquences souvent tragiques.

 

« On gouverne toujours trop, ou du moins, il faut toujours soupçonner qu’on gouverne trop »[4], dira Michel Foucault dans Naissance de la biopolitique : en se positionnant d’emblée comme une politique émancipatrice, la philosophie néolibérale fait la part belle à l’individu en le posant comme souverain, en lieu et place de l’Etat. Elle se distingue bien d’être un art de l’insoumission. Dans ses fondements, le libéralisme fut une pensée de « gauche », éminemment libertaire, dont l’usage émancipateur allait bientôt frayer le passage de la Raison d’Etat à la Raison du moindre Etat.

 

C’est à partir du colloque Walter Lippmann, qui se tint à Paris en 1938, un an avant la mort de Freud et le début de la seconde guerre mondiale, que le nouveau, le néolibéralisme trouve son point d’origine. La pensée libérale dîtes « classique » fut alors revisitée et les premières pierres de l’édifice « néo-libéral » actuel furent posées. Le libéralisme, qui se bornait jusque-là à une véritable « phobie d’Etat », s’offre alors une « renaissance » : celle d’un recadrage, d’un repositionnement quant à l’Etat justement. Le néolibéralisme allait désormais assimiler ce dernier comme support au déploiement de l’économie de marché, étendue à l’ensemble des sphères de l’existence humaine et ce, sans limitation aucune justement. Par les outils juridiques notamment, l’Etat interventionniste devient alors le plus apte à faire de la concurrence la nouvelle norme de l’organisation sociétale et le moteur de l’action humaine. Davantage qu’une simple doctrine économique, le néolibéralisme témoigne là d’une véritable philosophie politique, expression d’une « méthode de rationalisation de l’exercice de gouvernement »[5], dont les principes de l’économie de marché viennent « régler l’exercice global du pouvoir politique »[6], dira Foucault.

 

Au XVIIIème siècle, avec Rousseau et Kant, l’autonomie d’un individu passait nécessairement par la soumission à la volonté de la Nation et ne prenait de sens qu’au travers de la répression, c’est à dire à partir du moment où une instance _le pouvoir étatique_ enjoignait l’individu à ne pas obéir ni céder à ces pulsions. Les penseurs libéraux vont s’attacher au contraire à questionner et à poser des limites à cette « soumission étatique » et alors à réinventer ce qu’à cette époque le sens d’autonomie recouvrait. A l’ère du néolibéralisme, la figure de l’homme nouveau est celle d’un individu propriétaire de lui-même, guidé par ses intérêts et par ses « plans de vie toujours différents », ainsi que l’énonçait Friedrich Hayek, prix Nobel d’économie en 1974 et grand artisan du néolibéralisme contemporain.

 

En 1916, Freud, dans son Introduction à la psychanalyse, avance que « le moi n’est pas maître en sa propre demeure »[7]. Tout juste un siècle plus tard, le néolibéralisme s’évertue au contraire à promouvoir un individu entrepreneur de soi-même soit, pourrait-on dire, un « moi maître de sa propre entreprise ». L’individualisme alors à « l’avant-plan », « les individus (sont) considérés comme rationnels, c’est à dire capable d’adapter de façon la plus avantageuse les moyens aux fins assignées. »[8] Voilà la figure de « l’homo-oeconomicus », « entrepreneur de lui-même, étant à lui-même son propre capital, étant pour lui-même la source de (ses) revenus. »[9] L’homme économique, c’est un homme qui va s’évertuer à rationaliser au mieux ses conduites, à se rendre maître de son destin par le calcul de ses intentions, pourvu qu’elle s’exprime sur un quelconque marché. Problème : cette vision d’un homme autonome, entrepreneur de lui-même ne peut s’accorder avec l’hypothèse de l’inconscient que pose la psychanalyse. Cette dernière donne toute sa place à un savoir qui ne cesse d’échapper à l’homme, un savoir qui justement demeure dans l’ombre, le savoir inconscient. Ce « démenti infligé à l’humanité », cette blessure narcissique décentre alors l’homme de sa position toute-puissante dans laquelle il siège de toujours. Et comment s’accorder avec le libéralisme dans lequel, comme le soutient le libéral Hayek, « les fins de l’individu doivent être toutes-puissantes »[10] justement ?

 

Cet individualisme prôné et diffusé par la « gouvernementalité néolibérale » nourrit la croyance et le culte de l’autonomie de l’individu, et la possibilité de son dépassement de l’Autre, dans une adéquation à son propre mode de vie et son propre mode de jouissance. Pourtant, la psychanalyse nous indique une autre voie : le sujet ne saurait faire sans l’Autre du langage, ni sans son manque-à-être (objet a), différent d’un manque-à-avoir. « Ce manque, dira Lacan, est manque d’être à proprement parler. Ce n’est pas manque de ceci ou de cela, mais manque d’être par quoi l’être existe »[11]. Un manque, que le capitalisme s’attache illusoirement à combler par un tout un fatras d’objets à disposition sur les marchés ; ce manque, que la psychanalyse nomme aussi le « manque dans l’Autre », persiste et signe, la clinique n’ayant de cesse de nous le rappeler jour après jour, et toujours au cas par cas.

 

La psychanalyse, qui est « affaire de singularité, de rencontre mais aussi de politique »[12], pourrait alors être à même d’interroger notre culture et de mettre au jour les limites et les impensés du champ d’action néolibéral. L’inconscient dont elle fait l’hypothèse, soit cet insu qui s’exprime par-delà le sujet ou l’individu, « soit l’insistance dont se manifeste le désir »[13] dira Lacan, nous ouvre la voie de ce qui constitue une irréductibilité fondamentale, à savoir que le sujet ne peut être pensé sans l’Autre. Si l’individu prôné par le néolibéralisme se revendique comme autonome, l’expérience de la psychanalyse nous enseigne bien au contraire que ce dernier ne cesse pas d’être un sujet « autronome », soit donc ce sujet qui ne saurait être sans l’Autre.

 

« L’art libéral de gouverner », c’est de ne pas être gouverner justement, ou plus précisément avec Foucault, de « n’être pas tellement gouverné »[14]. La limite de la raison gouvernementale, voilà la critique fondamentale pour les libéraux. « Une critique perpétuelle », dira t-il, qui aura initialement pour visée les libertés individuelles, et à son horizon l’autonomie de l’individu. L’extension du discours capitaliste, que permet notre civilisation néolibérale fragilise à l’heure actuelle notre lien social, celui-là même qui non pas « s’auto-entreprend », mais s’entreprend à deux, toujours au moins à deux. Mais alors, l’individu auto-entrepreneur du néolibéralisme peut-il vraiment s’autoriser uniquement de lui-m’aime ? Depuis Freud, et avec Lacan dans son sillage, il semble bien qu’il lui faille encore quelques autres. Et face aux injonctions surmoïques voire féroces du monde marchand, un éclairage sur les zones Autres et opaques, suivi à la lettre et non pas au chiffre, voilà peut-être et à coup sûr la fonction de la psychanalyse dans la culture Néo-Occidentée et Libérenlisée.

 

 

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[1] M. Foucault, Conférence donnée à la Société française de Philosophie le 27 mai 1978 et publiée en français dans le Bulletin de la société française de philosophie, t. LXXXIV, 1990, 84, 2.

[2] M. Foucault, « Qu’est-ce que la critique ? Critique et Aufklärung », conférence du 27 mai 1978 à la Société française de philosophie, publiée dans le Bulletin de la Société française de philosophie, avril-juin 1990, p. 52.

[3] F. Ewald,  Vérité du néolibéralisme, intervention au Colloque « Foucault and the neoliberalism », The American University, Paris, les 25 et 26 mars 2016.

[4]  M. Foucault, « Résumé du cours», in Naissance de la biopolitique, Cours au Collège de France 1978-1979, Gallimard-Seuil, 2004, p 324.

[5] M. Foucault., Naissance de la biopolitique, Cours au Collège de France 1978-1979, Gallimard-Seuil, 2004,

  1. 323.

[6] M. Foucault, « Leçon du 14 février 1979 », op. cit., p. 137.

[7] S. Freud, Introduction à la Psychanalyse (1916), éd. Payot, coll. « Petite Bibliothèque », Paris, 2001, p.266.

[8] W. Ossipow, « Le néo-libéralisme, expression de l’imaginaire savant », in Les Nouvelles idéologies, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1982, p. 13-30.

[9] M. Foucault, op. cit., p. 232.

[10] F. Hayek, La Route de la servitude, Paris, PUF, 1985, p. 42.

[11] J. Lacan, Le séminaire Livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse 1954-1955, Paris, Seuil, 1978, p. 306.

[12] P. Bruno, Manifeste pour la psychanalyse, La Fabrique éditions, 2010, p.100.

[13] J. Lacan, Télévision, Paris, Seuil, 1973, p.19.

[14] M. Foucault, « Qu’est-ce que la critique ? Critique et Aufklärung », Bulletin de la société française de philosophie, 84ème année, n°2, Avril-Juin 1990.

 

 


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Une machine, est-ce que ça jouit ? Adèle CLEMENT


VARIA

 

 

Depuis Turing, on débat autour de la question : une machine peut-elle penser ? Ceci serait le point majeur à partir duquel s’organise le fantasme de l’autonomie de la machine au regard de son créateur, comme si la pensée était ce qui, dans l’homme, marque sa liberté et son potentiel subversif de l’ordre social. Mais enfin, la loi vise-t-elle à limiter la pensée, est-ce là la fonction de l’ordre social ? Ou bien n’est-ce pas plutôt de limiter la jouissance, potentiellement destructrice de soi et des autres ? Alors si la machine était susceptible de se « révolter », ce ne serait pas parce qu’elle pense, mais parce qu’elle jouit !

 

Alors, une machine, est-ce que ça jouit ?

 

Tout d’abord, qu’est ce que la jouissance ? Si on pense d’abord à l’orgasme, ce n’en est qu’une des manifestations. La jouissance est le débordement des frontières du corps, non pas dans le sens de la désorganisation des limites, mais d’une abolition des limites qui définissent l’espace et le temps, une sortie de la structure dans un avant de son élaboration. Ça peut donc aussi être la prise de toxique, qui conduit à un état de jouissance, mais également ce qu’on appelle « le jeu du foulard » et autres expériences qui frôlent la mort. C’est encore le traumatisme : par exemple une agression qui produit une effraction les limites entre soi et l’autre et qui ne peut s’inscrire dans aucun cadre, ne peut être bordée et peut conduire à une dépersonnalisation ou décompensation. Enfin, c’est l’expérience du sublime telle qu’elle est élaborée par Kant[1] : l’émotion du sublime exige la terreur, l’effroi ou la douleur pour surgir, et une distance prise par rapport au danger ; les émotions ne peuvent devenir envahissantes que quand la vie est menacée, sans cela elles sont secondaires par rapport aux idées. Le sentiment de terreur, d’horreur ou de douleur déborde donc l’imagination et annihile pendant un temps la capacité de jugement, c’est une impression sensible pure. Kant reprend de Burke[2] la question de la démesure (force de la nature) qui déborde l’imagination et la sûreté comme condition du sublime. Il s’en distancie pour ce qui est du passage entre la terreur et le plaisir : l’échec de nos sens serait dépassé secondairement par les Idées de l’infini données par la raison pure (Idées non présentables dans l’intuition, infini à l’intérieur de soi). C’est la manifestation des Idées, révélées par l’expérience sublime, qui fournirait une ressource pour lutter contre la destruction, l’anéantissement dans le sensible : le plaisir éprouvé alors renvoie à la perception de cet infini en nous. Ce qui donne du plaisir et fait que cette expérience n’est pas traumatique est donc le recours à un cadre interne dans l’après-coup : la jouissance est dans l’expérience première, elle est ensuite bordée par la Raison.

 

Il y a une forme d’addiction à la jouissance, une fois son expérience faite, au-delà et bien souvent contre la recherche consciente. Dans le cas du traumatisme, il y a une répétition des affects traumatiques, c’est la marque laissée par la jouissance : la jouissance est donc radicalement différente du plaisir, elle est à la source de l’angoisse, et ne peut être supportée qu’à condition d’être limitée (dans un espace, un temps, ou par la raison). La jouissance peut être prise dans le principe de plaisir à partir du moment où son expérience s’inscrit dans un cadre (le rapport sexuel, l’effet limité dans le temps des toxiques, etc.). Du coup, une jouissance mécanique (c’est-à-dire une machine qui jouit, et non pas jouir d’une machine, qui est tout à fait réalisable) semble impossible : il faudrait pour cela qu’elle puisse sentir des choses qui débordent ses capacités (mais alors, ne serait-ce qu’une surchauffe ?). On pense ici au film Her, dans lequel la machine, précisément, arrive à cet état qui produit sa propre destruction : là, on peut dire qu’il y a jouissance. D’ailleurs, on ne s’est jamais posé la question de la capacité du robot à ressentir, ou de la nécessité de lui donner des droits, avant qu’on ne lui donne forme humaine : c’est donc seulement par un effet miroir que l’on a supposé que la machine était susceptible de ressentir des choses, d’avoir une conscience, on ne se serait probablement jamais posé cette question si on n’avait pas fait des machines à forme humaine.

 

Donc, pour qu’il y ait « révolution des machines », il faudrait qu’elles acquièrent la possibilité de jouir. Retournons à l’effet miroir, mais cette fois dans l’autre sens : la façon dont, dans un monde mécanique, on suppose que l’être humain fonctionne comme une machine. Peut-être que l’idéal d’une société mécanique viserait précisément à faire fi de la jouissance, pour constituer un monde ordonné sur la logique rationnelle, algorithmique. Alors, à quoi sert le sexe, d’un point de vue économique ? Peut-on fonder une politique du sexe qui régule la jouissance d’un point de vue administratif comme on peut fonder une politique du travail ? Est-ce que cela peut entrer dans un ordre économique, puisqu’on parle d’économie du sexe (prostitution, sexualité augmentée, sextoys…) ? Imaginons une politique du sexe d’un point de vue administratif, comme on fonde une politique du travail, sur la base de « la jouissance pour tous », c’est-à-dire la même jouissance pour tous. C’est le principe du plus-de-jouir chez Lacan, avec la logique consumériste : tel objet serait censé nous faire jouir, organisé par la fantasmatique publicitaire. Mais le corps n’échappe-t-il pas justement au contrôle de la jouissance ? Le corps pourrait être utilisé comme machine à jouir, mais cela suppose que la jouissance soit sous contrôle du sujet qui l’exerce. Or, n’est-ce pas justement l’absence de maîtrise qui fonde l’expérience de jouissance ? D’où la subversion du corps jouissant au regard de l’ordre social.

 

Le film de science-fiction The Lobster[3] propose précisément ce qu’il en serait d’une politique aseptisée de la sexualité. Il instaure une loi dans laquelle les êtres humains ne peuvent vivre qu’en couple, les « solitaires » étant exclus du système et chassés pour être transformés en animaux. L’amour y est ordonné sur la base d’un trait d’identification poussé à son extrême. S’ils n’ont pas ce trait commun, ils ne peuvent avoir de certificat qui leur permette de circuler librement (enfin toujours à deux). La fiction habille d’une éthique et d’une esthétique les technologies pour leur donner un sens, elle opère comme fabrication du réel. Ici, c’est bien le fantasme du collage à l’autre qui est supporté dans une égalité radicale par l’identification (la jouissance de soi est perverse) ; et le fantasme (des solitaires) d’une liberté radicale où le rapport à l’autre est interdit. Seule la voix off porte la marque de la jouissance dans des termes crus, inaccessibles aux corps politisés par le discours, corps soumis à une sexualité mécanique.

 

A partir de là, deux choses : peut-on transformer son corps en augmentant sa jouissance ? Et peut-on avoir un rapport sexuel avec une machine ? La première question suppose que la jouissance peut être mécanique, sous contrôle. La seconde pose la question du rapport à l’autre dans la jouissance. Le film Barbarella (dans lequel la jouissance de l’actrice fait exploser la machine) montre l’évidente possibilité de jouir d’une machine ; d’ailleurs la masturbation se passe bien de la participation d’un partenaire, mais certainement pas de la participation de l’autre dans le fantasme. Or, l’autre robotique n’est-il pas justement le partenaire parfait du fantasme que l’on soumet à souhait ? Il est important ici de distinguer la jouissance du fantasme et du désir : le fantasme suppose une relation à l’autre, mais c’est une relation imaginarisée, où l’autre complète le sujet ; le désir apparaît dans la confrontation à l’autre radicalement différent, en ce qu’il échappe au fantasme, en ce qu’il laisse un reste d’insatisfaction, du fait de sa division. La jouissance, contrairement au désir, se passe aisément de l’autre, bien que conditionnée par le fantasme.

 

Il y a beaucoup de courants dans le transhumanisme, je citerai simplement le courant « hard » de la Silicon Valley (avec Google notamment) dans lequel l’interface homme machine permettrait de se libérer de la mort et d’être plus performant et donc plus puissant. Ce courant « hard » repose sur un principe d’élite et de domination (je renvoie au film Elysium, où finalement la situation des élites qui bénéficient d’un monde effectivement abondant mais bien aseptisé est plus de l’ordre de la dystopie). L’AFT (Association Française de Transhumanisme ou Technoprog) représente un courant « soft » : les politiques publiques devraient investir massivement dans la technologie pour contrer l’inégalité biologique (sur le plan de la santé par exemple), et l’expansion des machines nous remplaçant dans les tâches habituelles permettrait d’avoir plus de temps pour expérimenter l’empathie. Cependant, ils ne traitent pas de la faisabilité énergétique, et nous pouvons être sceptique sur l’empathie comme caractéristique de l’humain : nous tentons de montrer que c’est bien plutôt la jouissance.

 

Un point tout de même sur l’actualité de l’interface homme-machine, celle-ci demeure extrêmement coûteuse, et surtout ne peut remplacer la fonction centrale du corps humain : son adaptabilité. En fonction des tâches à accomplir, il faut changer de prothèse, et l’apprentissage de la prothèse est aussi long que l’apprentissage de la marche, pour ceux qui ont eu une rééducation à la marche (suite à un accident, ou à une maladie), nous voyons à quel point c’est une chose extrêmement complexe.

 

J’ai abordé les thèmes de l’identification à la machine, « la machine en nous » et les fantasmes qui la supportent par le concept de jouissance. On entend par là prendre le contre-pied du discours qui sous-tend que l’empathie serait la caractéristique de l’être humain et que les technologies pourraient servir à laisser plus de temps aux humains pour être dans le lien social. En partant du principe que ce n’est pas l’empathie mais la jouissance qui caractérise l’humain, nous avons cherché à montrer deux choses.

 

Premièrement, le fantasme d’un monde aseptisé de la jouissance par l’assomption de la robotique, qui soutient des causes fort nobles : l’arrêt des guerres par l’accès aux biens pour tous (ce qui suppose que la souffrance et le manque serait à la source des conflits), une égalité fondée par les ressources techniques contre l’inégalité biologique. Or, l’égalité radicale est justement ce qui supporte l’utopie hygiénique du triomphe de la norme. Il serait intéressant de débattre autour de l’opposition entre liberté comme assomption de la jouissance au risque de rompre les liens sociaux, et égalité comme réduction de celle-ci à un homme purement mécanique, donc exit de la jouissance.

 

Deuxièmement, l’utopie d’un monde dans lequel chacun n’a affaire qu’à son fantasme, sans en passer par le rapport à l’autre en ce qu’il le limite. Soit le passage à une jouissance, pure, de la pensée. Or, le propre de la distinction entre fantasme et désir, est que le rapport à l’autre, fût-il producteur de jouissance, est toujours insatisfaisant et relance le désir, il est potentiellement créateur. Jouir, avec une machine, de son fantasme, comme on pourrait l’imaginer (en se construisant un robot à la Pygmalion), viendrait renforcer l’impossible de la rencontre de l’autre dans la répétition mortifère du fantasme. La citation de Lacan « il n’y a pas de rapport sexuel chez l’être parlant » trouverait ici son aboutissement. D’où l’autre aspect d’une société aseptisée, que l’on retrouve dans le film Equilybrium : la raison gouverne les hommes, pour éviter les conflits des pilules journalières permettent de se couper de toute émotion, mais c’est le sens de la vie lui-même qui disparaît. L’utopie sous-jacente à ce film, portée par l’acteur principal, est une capacité de passer d’une toute puissance mécanique (vers la fin du film, quand il entre en mode « ninja ») à une sensibilité intense (soulignée par le rapport à la femme). C’est-à-dire pouvoir passer de machine à humain, en fonction des circonstances, ce n’est pas un fantasme nouveau…

 

 


Résumé :

Posant que la jouissance est ce qui caractérise l’être parlant, nous cherchons à déconstruire l’idée selon laquelle l’identification à la machine serait de l’ordre de la capacité de penser. Nous montrons premièrement qu’une révolte des machines suppose que celles-ci soient capables de jouissance, c’est-à-dire de débordement de leur propre capacité à se contenir. Deuxièmement, nous abordons le rapport de l’homme à la machine sous l’angle utopique d’un monde aseptisé dans lequel le rapport à l’autre ne serait plus accessible que par le fantasme : si la jouissance peut y trouver ses formes dans la répétition, le désir n’y aurait plus sa place.

 

Summary :

If we suppose that jouissance is the human nature characteristic, we try to question how mechanic human identification can be considered in order to thinking. We would primary show that mechanic revolution need jouissance mechanic capacity, that’s like machines burst themselves. Secondly, we would ask machines and human’s relationship by the utopist side, an aseptic world into what relationship must be only realizable by fantasy. If jouissance could be continued by repetition, desire goes to disappear.

 

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[1]Kant, E. (1790), Critique de la faculté de juger, Librairie philosophique J. Vrin, 1993.

[2]Burke, E (1959), A philosophical Enquiry into the Origin of our Ideas of the Sublime and Beautiful, Vrin, 1998.

[3]Voir Golegou, T. (2015), « The Lobster ou être en koople à tout prix ». Revue en ligne Sygne, http://sygne.net/pouvoir-des-femmes-femmes-de-pouvoir/ Encore.


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Note de lecture : Moustapha SAFOUAN « Regard sur la civilisation œdipienne – Désir et finitude » Hermann, Psychanalyse – Maria OTERO ROSSI


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Dans son dernier ouvrage Regard sur la civilisation œdipienne – Désir et finitude, paru en 2015 Moustapha Safouan traite des thèmes essentiels de la pratique et la théorie psychanalytique en s’appuyant sur des exemples cliniques tirés de sa riche expérience, ainsi que celle de Ferenczi et Freud. Mais aussi – et surtout – c’est à partir des figures cliniques issues de la littérature universelle et de la tragédie grecque que l’auteur tire des enseignements sur la clinique fondamentale et cela constitue en soi une leçon de méthodologie pour la recherche clinique.

 

Dans la première partie du livre, Moustapha Safouan rappelle la nécessité de revenir à une théorie « du désir considérée dans son inhérence au fantasme », théorie qui entraîne aussi une conception cohérente de la fin de l’analyse. C’est à cette délicate question qu’est consacrée la première partie de cet ouvrage.

 

Au plan épistémologique, l’auteur rappelle qu’il est difficile d’approfondir la question du désir sans se référer à la tragédie grecque. Ainsi, c’est Dionysos qui – du point de vue de Saphouan – est la « figure par excellence de la division du sujet » car il est en effet « le vrai sujet qui reste en retrait par rapport à ce qui de l’être du sujet parlant s’objective grâce à ses identifications ». Dionysos devient le sujet divisé et s’érige comme « le représentant de ce manque que Lacan a épinglé comme castration symbolique, autrement dit il est le désir ».

 

Dans cette partie consacrée à la question majeure du sujet dans l’analyse et à partir de l’étude de l’article de Freud « Analyse avec fin et analyse sans fin » considéré comme un dialogue avec Ferenczi, Moustapha Safouan postule que les analyses se terminent le plus souvent par une conclusion d’ordre pratique. Mais l’auteur ne s’arrête pas à cette exposition du paradigme freudien sur la fin de l’analyse : il montre, et c’est une thèse importante de cet écrit, que Freud voit dans ce qu’il appelle « l’inspiration à la virilité » l’indice d’une loi qui fait le manque commun à l’homme comme à la femme. Et il ajoute : « c’est là que nous touchons au ressort de l’entreprise dont Lacan s’est chargé en introduisant ses trois catégories du symbolique, de l’imaginaire et du réel ». Enfin, l’auteur distingue les différentes facettes du procès de la réalisation subjective : chute du sujet supposé savoir, assomption de la division du sujet, traversée du fantasme fondamental et interprétation de la menace de castration.

 

La deuxième partie de cet ouvrage est consacrée à une lecture des tragédies grecques, en particulier Œdipe Roi. C’est donc à partir des figures cliniques issues ici de la tragédie que l’auteur tire des enseignements sur la clinique fondamentale et que nous est transmis comme une leçon de recherche clinique.

 

Il s’agit là d’un exemple de démarche scientifique, lorsque qu’il propose d’écouter un personnage de fiction et de mettre le savoir non pas de notre côté, mais du côté, par exemple, d’Antigone.

 

Pour citer quelques références aux textes dramatiques dans leur mise en tension d’une question clinique dans cet ouvrage majeur, on peut évoquer entre autres Dionysos et Les Bacchantes d’Euripide pour aller dans l’Antiquité, mais aussi plus proches de nous nous trouvons Anne Karénine et Tristan et Isolde.

 

Mais c’est surtout Œdipe qui agit comme fil conducteur tout au long de ce livre comme une reférentialité clinique. C’est-à-dire que l’auteur nous montre qu’un texte peut agir comme un matériel clinique. Ici, c’est dans la portée inconsciente d’un personnage que nous trouvons la valeur clinique. Telle la démarche entreprise par Freud dans le texte « Personnages psychopathiques à la scène » où il établit une comparaison entre la mise en scène théâtrale et les formations de l’inconscient. Rappelons que cet écrit posthume est le seul à être consacré entièrement au théâtre bien que toute l’œuvre de Freud ait des références aux pièces théâtrales et aux tragédies.

 

Œdipe donc est décrit en cette occasion par Moustapha Safouan comme quelqu’un qui « n’a rien d’un héros civilisateur parcourant le chemin de la nature à la culture. Sa culpa n’est pas dans l’animalité et l’absence des lois, mais dans la capture transgressive de son désir qui fait la définition de la démesure. L’idée même de la nature est une idée culturelle. » Et, un peu plus loin, l’auteur nous livre les arguments cliniques qu’il tire de sa lecture profonde de la tragédie de Sophocle : « pourquoi la fuite (d’Œdipe) s’il n’avait pas craint et ce meurtre et ce mariage, et pourquoi la crainte s’il n’en avait pas quelque part le désir, un désir qui est aussi angoisse de ce même désir ? Au fond, Œdipe Roi est l’exemple type de ceci : que c’est seulement par le détour de la fuite, dont les mécanismes de défense reconnus dans l’analyse – tout particulièrement le refoulement – constituent des formes diverses, que quelque chose se déduit de l’horreur de la jouissance que ce désir « promet ». Mais alors, la question de la responsabilité d’Œdipe prend une autre ampleur et débouche sur celle de la relation entre le désir et la loi comme détermination du droit à la jouissance de biens ».

 

Ceci nous mène directement à la troisième partie du livre, où le chercheur vise à donner une réponse à la question suivante : « Est-ce un hasard si à la fin du XIX siècle un homme de science, Freud, ait retrouvé ces crimes abhorrés de tous comme les désirs refoulés au cœur de chacun ? ».

 

On retiendra que l’analyse des modifications de la structure familiale au XIXème siècle permet de commencer à répondre à cette question. Et l’on retiendra aussi que cette analyse permet à Moustapha Safouan de soutenir que « la défaite de l’autorité patriarcale de l’Ancien Régime a été la conséquence de la montée de l’individualisme et de la société de masse ».

 

En guise de conclusion, cet auteur devenu indispensable soutient que la civilisation œdipienne a réussi à donner aux hommes les religions qui donnent sens à leur vie. La fin de cette civilisation comporte en soi le risque –véritablement déjà présent dans notre actualité – du retour au religieux, ou bien de l’émiettement de la vie sociale en des bandes soumises à l’influence des chefs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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ECO lecteur de JOYCE – Kévin POEZEVARA


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Dans ce numéro je me suis déjà proposé d’analyser un texte d’Umberto Eco consacré à la structure du mythe de Superman (voir Superman, les conditions d’émergence d’un mythe dans la modernité), article que je concluais en définissant – à la suite du célèbre sémiologue – le héros comme tentative toujours à renouveler d’imaginarisation de ce point de capiton dont dépend l’instauration du fait langagier. Je tentais, alors et ainsi, de rendre compte du débat qui opposait (dans les années 60 et concernant le statut du mythe) Lévi-Strauss et Eco, à la recherche sans doute d’un fantasmatique point d’accord, histoire de mettre un peu d’ordre dans la constellation de mes transferts.

 

L’autre texte d’Eco à la lecture duquel je souhaiterais vous introduire ici vient d’être réédité au sein d’un recueil (posthume tandis qu’il n’était pas prévu qu’il le soit) intitulé Ecrits sur la pensée au Moyen Age et compilant, comme son nom l’indique, sa large œuvre de médiéviste ; à commencer par sa thèse consacrée au Problème esthétique chez Thomas d’Aquin. Dans la foulée de cet écrit de jeunesse le recueil nous propose donc un Portrait du Thomiste en jeune homme assorti d’un avertissement : « Ce texte a été remanié (sans changement notable) par rapport à l’édition de 1962 ». J’essayerai ici de montrer, au contraire, la notabilité de ces changements, signes (ce sera mon hypothèse) de la prescription tombée sur les débats passés et peut-être même (hypothèse plus hardie) sur l’effet de la rencontre d’Eco et de Lacan.

 

L’article désormais intitulé (d’après le titre d’une de ses anciennes sous- parties) Portrait du thomiste en jeune homme répondait jusque-là au titre De la « Somme » à « Finnegans wake » — Les poétiques de James Joyce et constituait la seconde partie de L’Œuvre ouverte. Une seconde partie qui se voulait exemplaire, sorte d’application sur l’œuvre de Joyce, prise comme occurrence première, des conclusions de la première partie concentrée elle sur l’essor (alors contemporain) d’une esthétique basée sur l’ouverture de l’œuvre moderne. En détachant ce texte de son rapport à L’Œuvre ouverte et en le rapprochant des travaux de médiéviste d’Eco (au point de supprimer du texte les occurrences de l’expression « œuvre ouverte » et toute référence à la poétique d’avant-garde), quelque chose s’est liquidé de ce qui en faisait la substance, à commencer par l’insistance de l’auteur à faire de Joyce le point de capiton héroïque entre deux mondes, deux temps, deux esthétiques. Pour le dire autrement, et redire ce que j’indiquais déjà dans mon article consacré au texte d’Eco dédié à Superman, ce qui a été estompé dans cette nouvelle version du texte c’est le rapport plus direct qu’il entretenait avec le symptôme de son auteur, à savoir, l’intérêt subjectif qu’il trouvait dans cette esthétique de la figure oxymorique du héros.

 

De la même manière (nous l’avons vu dans ce même numéro) qu’Eco disait de Superman qu’il était une trouvaille mythopoïétique carrément géniale, à même de poinçonner le caractère apollinien des mythes grecs aux nécessités dionysiaques de la civilisation du roman, Joyce aurait été une sorte de plaque tournante « entre l’homme médiéval et l’homme d’aujourd’hui »[1]. Point de rencontre entre deux sujets qui malgré leur discordance auraient trouvé dans l’être de l’artiste le lieu d’une synthèse possible : « On retrouve ainsi dans l’œuvre de Joyce, autour de quelques influences privilégiées, toute une culture qui cherche à fondre les éléments les plus disparates et à résoudre plusieurs siècles d’antinomie »[2].

 

Comme je l’annonçais, la nouvelle version du texte donne du même passage une mouture qui, subtilement, laisse de côté l’idée d’une culture qui tendrait vers un idéal d’unification (dont l’oxymore serait l’image rêvée), pour une vision plus pessimiste peut-être, avec un accent mis sur la dimension du conflit : « Sur les lignes des influences privilégiées se déchaîne donc dans son œuvre la bataille de toute une culture qui cherche à fondre ses éléments les plus disparates, et à résoudre ainsi plusieurs siècles d’affrontements. »[3] Le nouveau texte s’arrête là (sur cette formule qui donne plutôt l’image d’un matage), tandis que celui des années 60 offrait deux pages de plus, au sein desquelles la poétique de Joyce s’annonçait comme premier exemple d’une « définition plus souple et plus « ouverte » de l’œuvre comme du monde, avec pour base la dialectique de l’ordre et de l’aventure, le contraste entre le monde des summae médiévales et celui de la science et de la philosophie contemporaines. »[4] On notera au passage la référence à Apollinaire (commune alors au Lévi-Strauss des Mythologiques), avec l’image d’une dialectique possible pour remplacer « la longue querelle » du poème.

 

Très vite après ça, la nouvelle version du texte s’arrête, évacuant deux tiers de l’ancien. Seule la sous-partie consacrée à l’esthétique hispérique en réchappe, devenant un article à part entière. Sous prétexte sans doute de préserver la pureté de la référence médiévale qui sous-tend ce nouveau recueil, disparaît un certain nombre de points intéressants pour nous :

 

Comme nous l’avons vu avec l’article sur Superman, chez Lévi-Strauss, le roman est décrit comme une sorte de résidu du genre mythique, fruit de sa dégradation. Le roman en accumulant des motifs insignifiants perd la belle rigueur structurelle qui faisait la force du mythe. Etonnamment on retrouve chez Eco une dégringolade comparable du registre de la signification, qui ne va pas cette fois du mythe vers le roman, mais du « roman traditionnel » (où l’« on ne raconte pas que le héros s’est mouché, à moins que ce geste n’ait son importance pour le déroulement de l’action ») jusqu’au roman joycien où « les actes stupides de la vie quotidienne », « stupides du point de vue romanesque », « prennent valeur de matériau narratif »[5]. Le court-circuit (« ontologiquement gratuit et imprévu ») qu’impose ce type de recours aux motifs stupides, s’oppose certes à l’ « homogénéité culturelle »[6] qu’assurait dans le Cosmos moyenâgeux un rapport symbolique (« rapport signifiant-signifié ») toujours « parfaitement clair », mais il permet à Joyce, paradoxalement, de fonder une Œuvre-Monde qui n’a rien à envier au rêve des Sommes médiévales. En bon « scolastique impénitent »[7], Joyce/Stephen aurait renoncer « au Cosmos ordonné » (« en renonçant à la Famille, à la Patrie, et à l’Eglise ») « pour collaborer à la tâche de l’homme moderne, qui est de réorganiser sans cesse le monde à partir de sa propre situation ».

 

Conformément à son goût plus que marqué pour les figures héroïco-oxymoriques, Eco insiste toute à la fin du texte pour décrire l’acte de Joyce en terme de conciliation réussie :

« Encore une fois, Joyce a réussi à concilier deux poétiques apparemment opposées ; paradoxalement c’est par la superposition d’un ordre classique au monde du désordre, accepté et reconnu comme le lieu d’élection de l’artiste contemporain, que prend forme l’image d’un univers qui présente de surprenantes affinités avec celui de la culture contemporaine »[8].

 

En définitive, la vraie force de ce texte on la trouve dans sa conclusion, malheureusement coupée au nouveau montage. On y perçoit un Eco qui semble retourner sa veste et qui finalement s’avère, contre toute attente, pas totalement aveuglé par son transfert à Joyce : Si le jeune artiste de Joyce, son alter ego fictif, dégage (grâce aux épiphanies) « certaines significations d’un monde qui, sans cela, serait amorphe ; et, ce faisant, il prend possession de ce monde, en devient le centre », Joyce « n’a pu, cependant, adopter pareille position sans se trouver aux prises avec des contradictions impossibles à  résoudre »[9].

 

Après avoir lu dans la première partie du texte que, « dans l’œuvre de Joyce se résout la crise médiévale de la scolastique et prend forme un nouveau cosmos », les quelques lignes qui suivent, tirées de ses toutes dernières pages, vont plutôt dans le sens de la relativisation de la réussite héroïque joycienne :

« L’image orientale du serpent qui se mord la queue, la structure cyclique et apparemment parfaite du livre ne doit pas nous tromper : Finnegans Wake c’est pas le triomphe d’un Verbe qui serait parvenu à définir pour toujours, dans ses rythmes et ses lois, l’univers et son histoire idéale, éternelle. »

« L’œuvre de Joyce n’est ni une bible, ni un livre prophétique dont le message serait définitif. En faisant converger et en amalgamant une série de poétiques autrement inconciliables, l’auteur a exclu d’autres possibilités de vie et d’art, révélant ainsi encore une fois que notre personnalité est dissociée, que nos possibilités sont complémentaires, que notre prise sur le réel comporte des inconciliables, que toute tentative pour définir la totalité des choses et les dominer est tragique, pour une part, parce que voué à l’échec ou à une réussite seulement partielle. »[10]  

 

On pourra s’étonner de l’accent lacanien de ces dernières lignes, d’autant qu’elles semblent là pour relativiser une bonne part de ce qui était jusque-là développé dans le reste du texte. On s’en étonnera moins en réalisant que si la version italienne de L’Œuvre ouverte date de 1962, son édition française intervient 3 ans plus tard après un travail de réécriture réalisé sous la houlette sévère de François Wahl (« il m’a incité à une révision commune qui n’a pas concerné seulement les question de langage mais aussi les exigence de la clarté philosophique »[11]), le même François Wahl à qui l’on doit la parution en 1962, aux Editions du Seuil, des Ecrits de Lacan.

 

En 1992 dans « le magazine freudien » L’Ane, Eco fait état de son « histoire d’amour » avec Lacan, et il évoque cette période en particulier :

« Je n’ai entendu parler de Lacan que peu d’années avant la parution des Ecrits. Je passais à Paris plusieurs jours d’affilée, occupé à revoir avec François Wahl aux Editions du Seuil la version française de mon Œuvre ouverte. En fait il s’agissait moins d’une révision que d’une vraie réécriture, car, pressé d’un côté par les critiques de Wahl et de l’autre pas les expériences que je conduisais avec des groupes de sémiologie en train de se constituer à Paris, Barthes en tête, […] j’étais peu à peu en train de repenser mon livre. Ce fut dans ce climat d’intense activité mentale et intellectuelle que Wahl, avec autant d’intensité, me parla de Lacan dont il suivait les enseignements […]. Quand j’eus entre les mains un des premiers exemplaires des Ecrits, j’en fis une lecture plurielle. »[12]

 

Du propre aveu d’Eco donc, la version française de L’Œuvre ouverte avait quelque chose d’inédit, ce qui n’était pas sans rapport avec sa rencontre avec la pensée de Lacan. Trois ans plus tard Wahl refuse de publier La Structure absente, un texte qui se voulait être une critique de Lacan par le biais d’une discussion des thèses de Lévi-Strauss, et il faudra attendre 1972 pour que les deux hommes fassent finalement connaissance, lors du fameux passage de Lacan à Milan.

 

De cette rencontre du 13 mai 1972, Eco dit qu’ils ne parlèrent ni de sémiologie, ni de psychanalyse « mais que quelques frivolités cosmiques »[13]. Une frivolité qui aurait régi par la suite leurs régulières rencontres : « Jamais nous n’avons parlé ensemble de problèmes sérieux. » Etrangement, le rapport que fait Lacan du ton de cette première entrevue en donne une image plus studieuse que celle décrite par le sémiologue. Je me permets ici de reproduire un bon morceau de l’ouverture du Séminaire du 21 juin 1972 :

« Il ne me paraît pas superflu à ce propos de faire allusion à la rencontre que j’ai faite en Italie de quelqu’un que je trouve très gentil, qui est dans, je ne sais pas, l’histoire de l’art, l’idée de l’œuvre. Ce qui s’énonce sous le titre de structure l’intéresse, et nommément ce que j’ai pu moi-même en produire. Ça l’intéresse on ne sait pourquoi, mais on peut arriver à comprendre que c’est en raison de problèmes personnels. […]

La personne dont je parle, et qui a été vraiment très gentille avec moi, m’a bien expliqué comment il s’était retrouvé accroché à ce qu’il appelle mon système, pour en dénoncer les piquants, et c’est aussi pour cela que je le mets aujourd’hui en épingle, pour éviter une certaine confusion. Il s’est accroché à ce qu’il trouve que je fais trop d’ontologie.

Je ne crois pas qu’ici on pense de même, bien qu’il n’y ait pas que des oreilles ouvertes, il y a comme partout une quantité de sourds. Dire que je fais de l’ontologie, c’est tout de même assez drôle. Et la placer dans ce grand Autre que je montre comme devant être barré et épinglé du signifiant de ce barrage lui-même, c’est curieux.

Ce qu’il faut voir dans le retentissement, dans la réponse qu’on obtient, c’est qu’après tout, les gens vous répondent avec leurs problèmes. Son problème à lui, c’est que l’ontologie, et même l’Être déjà, lui restent en travers de la gorge. C’est en raison de cela – si l’ontologie n’est simplement que la grimace de l’Un, c’est évidemment que tout ce qui se fait à la commande est bien suspendu à l’Un, et, mon Dieu, ça l’embête. Alors, il voudrait bien que la structure fût absente. »[14]

 

Soit le 13 mai 1972 Lacan et Eco n’ont pas seulement parlé de frivolités cosmiques, soit Lacan avait auparavant pris connaissance de La structure absente, tout juste sortie des presses du Mercure de France. Reste qu’Eco aura été sensible à la réponse que lui aura donné Lacan : on peut en effet lire, en 1980 sous la plume de l’Italien que « si Lacan est intéressant, c’est parce qu’il reprend (re-prend) Parménide »[15], une sentence qui semble accuser bonne réception de la réponse que le psychanalyste avait dû lui faire et qu’il retransmettait (non sans piquant) aux gens de son Séminaire :

« Cette idée de l’œuvre, cette histoire de l’art, cette veine, ça rend esclave, c’est certain. C’est touchable quand on voit ce que quelqu’un qui n’était ni un critique ni un historien, mais un créateur, a formé comme image de cette veine — l’esclave, le prisonnier. Un nommé Michel-Ange nous a montré ça. Alors en marge, il y a les historiens et les critiques qui prient pour l’esclave.

C’est une momerie comme une autre, c’est une espèce de service divin qui peut se pratiquer. Ça cherche à faire oublier qui commande, parce que l’œuvre, ça vient toujours à la commande, même pour Michel-Ange.

Celui qui commande, c’est ça que j’ai d’abord essayé de vous produire cette année sous le titre Yad’lun. Ce qui commande, c’est l’Un. L’Un fait l’Être. Je vous ai prié d’aller chercher ça dans le Parménide. […] L’Un fait l’Être comme l’hystérique fait l’homme. Evidemment, l’Un n’est pas l’Être, il fait l’Être. C’est cela qui supporte une certaine infatuation créativiste. »[16]

 

Eco aura-t-il eu vent de cette analyse quelque peu sauvage que fit Lacan de son « cas » en plein séminaire ? Impossible de l’affirmer, reste qu’une certaine interprétation de Lacan aura eu sur le jeune sémiologue un effet saisissant, comme il le confesse dans son texte destiné à L’Âne :

« Nous étions en train de dîner, je parlais d’autre chose, peut-être avais-je mis trop de passion à parler d’autre chose et Lacan, avec l’air de celui qui parle d’autre chose lui aussi, a laissé tomber une parole qui m’a fait voir d’une autre façon une expérience que j’étais en train de vivre et à laquelle je me référais certainement, tout en feignant de parler d’autre chose. Lacan avait parlé de façon distraite et m’avait enjoint de manger mon Dasein.

Ma vie a changé. Lacan ne l’a jamais su. Et pourtant, je crois qu’avec son flair d’animal dévorateur d’âmes il avait compris qu’en parlant d’autre chose c’est de moi que je parlais, et il a laissé tomber sa réplique tout en parlant d’autre chose pour me frapper au cœur. Il ne l’a pas fait consciemment, c’était son instinct qui le porta à dire ce qu’il a dit. C’était son damné flair, il réagissait sans réfléchir, mais il frappait juste.

J’ignore si cette réplique jetée par hasard a consacré ma damnation ou mon salut, et s’il me rendait le bien pour le mal ou le mal pour le bien. Il faisait son métier (et je donne à cette expression son sens le plus haut). »[17]

 

En quoi la vie d’Eco a-t-elle changé à la suite de cette réplique de Lacan ? On peut imaginer que le lecteur pointilleux des Ecrits qu’était Eco fut sévèrement renvoyé, par le « mange ton Dasein » que lui adressa Lacan, au Séminaire sur « La Lettre volée », et donc au message que cette dernière renferme :

« Tu crois agir quand je t’agite au gré des liens dont je noue tes désirs. Ainsi ceux-ci croissent-ils en forces et se multiplient-ils en objets qui te ramènent au morcellement de son enfance déchirée. Eh bien, c’est là ce qui sera ton festin jusqu’au retour de l’invité de pierre, que je serai pour toi puisque tu m’évoques. »[18]

 

Mon hypothèse c’est qu’en renvoyant ainsi Eco à l’énigme de son désir et de ce qui le cause, Lacan a contribué à faire de lui un romancier à succès. Un habile conteur qui n’aura eu de cesse que de mettre en scène la quête d’une vérité fuyante (Le Nom de la Rose), d’un ombilic insaisissable (Le Pendule de Foucault, L’Ile du jour d’avant) ou encore d’un fétiche sur lequel il ne faut surtout pas mettre la main (Baudolino). En passant du côté de ceux qui fondent l’œuvre et qui faussement offrent la liberté de son interprétation tout en se réservant le prestige du dernier mot (voir Apostille au Nom de la Rose), Eco a peut-être tenté de sortir de cet esclavage auquel le condamnait, selon Lacan, son choix pour la « veine » de « l’idée de l’œuvre » et « l’histoire de l’art ». Un sursaut qui pourrait alors expliquer un autre des remaniements du texte consacré aux poétiques de Joyce : Si en 1965 on pouvait lire que « l’artiste médiéval était esclave des choses, esclave de l’œuvre même qu’il devait mener à bien selon des règles déterminées »[19], en 2016 la nouvelle formulation proposée par Eco caviarde le terme d’esclave et donne de cet assujettissement une version où l’artiste semble se faire, un petit peu moins, avoir : « L’artiste médiéval était asservi aux choses et à leurs lois, asservi à l’œuvre même. »[20]

 

Pour conclure, il me faudra une dernière fois être aventureux et tenter de renverser la question tout juste posée : Qu’est ce que Lacan aura tiré de sa rencontre avec Eco (mis à part le plaisir d’une séduction réussie) ? On pensera à l’accent mis sur le signe plutôt que sur le seul signifiant à la fin de l’œuvre de Lacan et puis, bien sûr, l’importance que prendra l’œuvre de Joyce dans l’enseignement de Lacan quelques années après cette rencontre de 1972. Est-ce que les écrits d’Eco consacrés à Joyce ont inspiré à Lacan une part de ses réflexions du séminaire dit sur le sinthome ? Encore une fois, impossible de l’affirmer. Reste que l’on pourra s’amuser de la disparition d’un autre passage du texte d’Eco, qui me laisse penser que si l’on ne peut assurer que Lacan ait lu le texte de l’Italien, ce dernier n’a sans doute pas été sans prendre connaissance des développements de l’analyste sur le cas Joyce :

« Il s’agit bel et bien ici de la destruction de l’univers de la culture et – à travers lui – de l’univers tout court. L’opération ne se réalise pas sur les choses mais dans le langage, par le langage et sur le langage (sur les choses vues à travers le langage, et sur la culture qui s’exprime à travers lui). »[21]

 

C’est ce qu’avait bien compris Jung, lorsqu’au moment de la parution d’Ulysse, il notait comment, à travers un « abaissement du niveau mental » allant jusqu’à l’abolition de la « fonction du réel », la dualité du subjectif et de l’objectif disparaît pour laisser place à « un ténia dont on ne sait s’il appartient à l’ordre physique ou transcendantal. » Victime d’une certaine déformation professionnelle, Jung faisait remarquer qu’à première vue, le texte d’Ulysse ressemble au monologue d’un schizophrène. Pourtant, il discernait bientôt l’intention que dissimule ce parti-pris d’écriture ; la schizophrénie a ici valeur de référence analogique et doit être considérée comme une sorte d’opération « cubiste », par laquelle Joyce, suivant les tendances de l’art moderne, dissout l’image de la réalité dans un cadre infiniment complexe « dont le ton est donné par la mélancolie de l’objectivité abstraite ». Par cette opération, remarquait Jung, l’écrivain ne détruit pas sa propre personnalité, comme le ferait le schizophrène : au contraire, il retrouve et fonde sa propre unité en détruisant hors de soi quelque chose. Ce quelque chose c’est « l’image classique du monde. »

 

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[1] U. Eco (1962), L’œuvre ouverte, Paris, Seuil, 1979, p. 175.

[2] Ibid., p. 174.

[3] U. Eco, « Portrait du Thomiste en jeune homme », in Ecrits sur la pensée au Moyen Age, Grasset, Paris, 2016, p. 948.

[4] U. Eco (1962), L’œuvre ouverte, op. cit., p. 174.

[5] Ibid., p. 223.

[6] Ibid., p. 231.

[7] Ibid., p. 232.

[8] Ibid., p. 243.

[9] Ibid., p. 203.

[10] Ibid., p. 292.

[11] Ibid., p. 313.

[12] U. Eco (1992), « Histoire d’amour », in L’âne n°50, avril-juin 1992, Paris, p. 13.

[13] Ibid.

[14] J. Lacan (1972), …ou pire, Livre XIX du Séminaire (1971-1072), Paris, Seuil, 2011, p. 222-223.

[15] U. Eco (1980), « La crise de la crise de la raison », in La Guerre du Faux, op. cit., p. 167.

[16] J. Lacan (1972), …ou pire, Livre XIX du Séminaire (1971-1072), op.cit., p. 222.

[17] U. Eco (1992), Histoire d’amour, op. cit., p. 14.

[18] J. Lacan (1966), Le séminaire sur « la Lettre volée », in Ecrits, Seuil, Paris, p. 40.

[19] U. Eco (1962), L’œuvre ouverte, op. cit., p. 203.

[20] U. Eco, « Portrait du Thomiste en jeune homme », op. cit., p. 985.

[21] Encore une fois on notera en passant la compatibilité de cette formule avec celles prononcées par Lacan.

 


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Les sœurs de Dora. A propos des « Vierges jurées d’Albanie » d’Antonia Young – Lionel LE CORRE


BIBLIOTHÈQUE


 

 

Les Vierges jurées d’Albanie de l’anthropologue britannique Antonia Young – traduit en français quinze ans après sa parution – est une enquête s’intéressant aux femmes du nord de l’Albanie qui socialement deviennent des hommes. Qu’elles en fassent le choix où qu’elles soient désignées par leur famille, ces femmes ont accès aux prérogatives masculines – porter des vêtements d’homme, manier des armes, négocier les conflits familiaux, etc. – dans une des sociétés les plus rigoureusement patriarcales d’Europe où, encore en 2001, les rapports sociaux de sexe étaient largement réglés par le Kanun, ce code de droit coutumier médiéval qui forme le socle de la moralité et dicte les comportements à chaque moment de la vie. En contrepartie, elles sont soumises à l’obligation de chasteté, sous peine de mort. L’auteur estime qu’une petite centaine de ces femmes devenues hommes vivaient encore entre le nord de l’Albanie et le Kosovo au moment de son enquête.

 

Quels sont donc les motifs qui ont poussé Sokol, Shkurtan, Lule et la dizaine d’autres femmes rencontrées par Antonia Young à renoncer à toute vie sexuelle et à l’expérience de la procréation pour vivre comme un homme ?

 

Avant d’écouter leur témoignage, portons l’attention sur le contexte social. La vie est dure dans le nord de l’Albanie où une séparation stricte des sexes organise le social. Selon la tradition, un couple ne doit pas se rencontrer avant le mariage. « Posséder la photographie de sa fiancée peut être considéré, chez un homme, comme la preuve d’une relation illicite avec celle-ci, relation qui peut valoir à la femme une condamnation fatale[1] ». Les hommes, s’ils jouissent des prérogatives liées à leur sexe, sont soumis à la loi de l’honneur. Toute atteinte à l’honneur appelle la reprise d’un « sang ». Les mâles de la famille sont alors susceptibles d’être tués, même les enfants âgés de dix ans. Ainsi, jusque dans les années 1920, 30% de la population masculine mourrait de mort violente à cause de la vendetta. Le Kanun prévoit tout de même des médiations en vue d’une réconciliation mais tant que le conflit n’est pas résolu, la famille sous le coup d’une vendetta vit dans la peur et la honte obligeant les hommes à rester cloitrés dans la maison ou à fuir à l’étranger. Notons que ni le règne du roi Zog, ni celui du dictateur communiste Enver Hoxha au XXème siècle n’ont pu faire oublier le Kanun dont les règles continuaient d’être appliquées lorsqu’Antonia Young fit ses terrains.

 

Les femmes quant à elles, ont la charge des tâches domestiques et agricoles. Comme le rappelle Young, dans l’Albanie rurale, « être une femme, c’est fondamentalement avoir un statut lié à une fonction[2] ». Le contrôle social des femmes est très élevé au point que le jour de son mariage, conformément au Kanun, les parents de la femme donnent au marié une cartouche pour protéger son honneur si une femme commet les deux actes pour lesquels elle peut être abattue d’une balle dans le dos : l’adultère et la trahison du devoir d’hospitalité envers un invité[3]. L’auteur rappelle aussi que le prix d’une épouse à l’occasion d’un mariage est négocié entre les deux familles. Il est honteux pour un couple d’exprimer publiquement ses sentiments : un homme peut pleurer la mort de sa mère, jamais celle de sa femme. Le sexe pour les femmes a une fonction purement reproductive et son statut au sein de la maisonnée est conditionné à sa capacité à donner la vie à des enfants mâles.

 

Historiquement, il n’existe pas de document attestant de l’existence des vierges jurées avant le XIXème siècle, mais elles sont évoquées dans le Kanun qui remonte au XVème siècle et l’auteur estime vraisemblable que ce phénomène trouve son origine dans la tradition préchrétienne. Si des changements de genre sont rapportés pour éviter un mariage arrangé parfois dès avant la naissance de la fille, ils permettent surtout à la jeune fille de devenir chef de foyer et héritier légal. Une femme devient vierge jurée lorsqu’elle prononce la besa (la promesse). Il s’agit d’un serment à vie qui signe la très haute valeur de l’honneur en Albanie. Tout retour en arrière est impossible. Le serment est prononcé par la jeune fille elle-même ou par sa famille parce qu’il n’y a plus d’héritier mâle susceptible d’assurer les fonctions de chef de maisonnée. Les avantages liés à la fonction lui sont transférés et elle devient propriétaire des biens de toute la famille à la mort de son père. La petite fille est alors élevée comme un garçon dont elle porte désormais les vêtements. L’auteur relève que les intéressées n’utilisent pas le terme « vierges », préférant être perçues comme des hommes de renom. Toutefois, elle note que pour plusieurs d’entre elles, il n’y avait pas d’offense dans le fait de parler d’elles au féminin.

 

Que disent les vierges jurées elles-mêmes ? Lule raconte qu’elle refusait de porter des jupes et qu’elle savait qu’elle ne voudrait pas se marier. Dilore déclare qu’à l’âge de huit ans elle avait deux sœurs mais pas de frère. Elle changea son prénom de naissance, prit la décision de devenir un garçon  et de ne jamais se marier. Elle réunit alors toute la famille qui accepta son choix « malgré leur peu d’enthousiasme ». Pour Pashkë, « s’habiller comme un homme vous donne le respect accordé à un homme[4] ». Quant à Shkurtan son devenir homme est le fait de ses parents. Très jeune, à la mort d’un frère plus âgé ses parents ont décidé qu’une de leurs filles jumelles prendrait sa place, et qu’elle serait donc traitée comme un garçon. « Je ne voulais pas me marier et avoir quelqu’un pour me commander. C’est moi qui commande » déclare celle qui n’a pas pu décider son destin social. Comme le remarque Antonia Young, « toutes observent la loi du Kanun, qui veut qu’une maison honorable soit sous la direction d’un homme dans cette société strictement patriarcale où le rôle des femmes est d’obéir. […] Toutes sont parfaitement acceptées et même respectées dans leurs communautés. Elles sont unies par leur détermination à observer strictement leur serment, proclamé ou non, de vivre comme des hommes[5] »… célibataires ajouterons-nous.

 

Nous suivons moins Antonia Young lorsqu’elle estime que « c’est le facteur économique qui est déterminant dans le choix de vivre comme un homme que font certaines de ces femmes, dans une société patriarcale, afin de donner un chef à des familles restées sans homme[6] ». En effet, la logique des intérêts ne saurait à elle-seule rendre compte du choix opéré par celles qui, en devenant  des hommes d’honneur, acceptent aussi cette drôle d’idée qui consiste à mourir pour une idée – la vendetta et ses « reprises de sang ». Il nous semble que l’intérêt du livre d’Antonia Young réside plutôt dans le fait qu’elle décrit une société qui donne à voir un montage social voulu par les femmes elles-mêmes – pour la plupart des vierges jurées il s’agit d’un acte d’autodétermination – pour échapper à la condition d’épouse et de mère particulièrement peu réjouissante dans le contexte nord albanais. Bref, en objectant à être un objet d’échange au même titre qu’un animal domestique – un dicton albanais ne dit-il pas que « la femme et le bœuf sont nés pour le labourage » ? -, nous retrouvons avec les femmes albanaises les effets délétères de la morale sexuelle civilisée qui n’offrent que deux solutions au désir des femmes. Ou bien « l’identification les amenant à être comme le père, [ou bien] l’identification à la femme inconsciente du père mort et inconscient : la Vierge[7] ». Si l’anthropologue précise que le changement de genre des vierges jurées n’a rien d’ouvertement libidinal – il n’y pas trace de désir lesbien ou de volonté transexuelle, non plus de pente gynécophile chez les femmes qu’elle a interrogées -, en revanche, les vierges d’Albanie nous permettent d’apercevoir socialement ce que Dora fomente sur le divan de Freud après avoir rêvassé devant la Madone de Dresde. Soit, cette solution d’être l’objet du père (du Kanun), d’être ce phallus qui cause le désir du père qu’elles reconduisent, certes avec l’accumulation des bénéfices sociaux spécifiques à la société albanaise, mais au prix d’un renoncement à leur désir de femme comme femme. Mais il y a plus ! L’acte de ces femmes devenues hommes d’honneur par l’adoption irrévocable d’un vestiaire masculin et des bénéfices sociaux qui s’en déduisent – notamment la liberté de circulation dans l’espace public au prix de la chasteté – n’est en rien l’expression d’une « revendication proto-féministe ». Point d’émancipation ici, mais bien plutôt la reconduite de la loi du père et de ses effets morbides sur un ordre social en mal d’hommes… à abattre.

 

 

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[1]Ibid., p. 49.

[2]Ibid., p. 47.

[3]Ibid., p. 47.

[4]Ibid., p. 99.

[5]Ibid., p. 114.

[6]Ibid., p. 32.

[7]Zafiropoulos Markos, La question féminine, de Freud à Lacan. La femme contre la mère, Paris, Puf, 2010, p. 84.


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« Elle » un film de Paul Verhoeven – Corinne GARCIA

ENCORE

 

« Elle » est un de ces films qui nous plonge du début à la fin dans un état d’excitation autant émotionnel qu’intellectuel. Il commence directement par un viol, enfin…..on comprend au fur et à mesure que c’est un viol. Même la scène inaugurale du film se livre à son rythme, d’abord des sons de voix qui indiquent une scène sexuelle, puis l’image, puis Isabelle Huppert qui se relève après la fuite de son agresseur, on comprend ce qui s’est passé dans un léger effet d’après-coup. Au lieu d’appeler la police, la « victime »

commande des sushis.

 

Inauguralement et sans scène d’exposition, le film annonce les changements de registre qui le parcourront tout du long, et notamment celui central d’une prédatrice qui se révèle au fur et à mesure, après avoir été une proie. D’autres changements de registre, plus formels participent de la jubilation que suscite le film. Le thriller se déconstruit, on passe de l’horreur à la farce féroce sans transition, la trame du récit classique s’effiloche au rythme de l’évolution du film, au passage quelques archétypes sont pulvérisés.

 

Le film déjoue toutes les formes possibles d’identification. Impossible de s’identifier à l’un des hommes du film. Ils sont tous brillamment décevants et sans consistance… l’un est un violeur, l’autre un amant navrant et insipide, l’ex-mari peine à se construire vie professionnelle et sentimentale, le voisin est castré par la dévotion enflammée d’une épouse bigote. Le fils, même s’il semble préférer s’arranger d’une cécité pathologique qui lui permet de ne pas reconnaitre en sa compagne une fieffée infidèle, et du coup à « se faire tenir » comme père, est à la rigueur celui qui semble le plus épargné par cette consternante contagion d’hommes exsangues de vrai désir. Les femmes ne sont pas en reste, et même si elles semblent mener un peu plus la danse – une senior amatrice de chair fraîche, une dévote jouissant d’être dévorée par sa foi et dont la dernière réplique dans le film est glaçante, une collègue aveuglément confiante et dévouée, une jeune mère assumant sans états d’âme son infidélité – aucune d’elles ne donne l’image d’un être solidement arrimé à son désir. Au centre, tel un noyau autour duquel tournent tous ces électrons, la Serenissima, Isabelle Huppert, absolument magnifique dans son interprétation

 

Le film déjoue toutes les formes possibles d’identification. Impossible de s’identifier à l’un des hommes du film. Ils sont tous brillamment décevants et sans consistance… l’un est un violeur, l’autre un amant navrant et insipide, l’ex-mari peine à se construire vie professionnelle et sentimentale, le voisin est castré par la dévotion enflammée d’une épouse bigote. Le fils, même s’il semble préférer s’arranger d’une cécité pathologique qui lui permet de ne pas reconnaitre en sa compagne une fieffée infidèle, et du coup à « se faire tenir » comme père, est à la rigueur celui qui semble le plus épargné par cette consternante contagion d’hommes exsangues de vrai désir. Les femmes ne sont pas en reste, et même si elles semblent mener un peu plus la danse – une senior amatrice de chair fraîche, une dévote jouissant d’être dévorée par sa foi et dont la dernière réplique dans le film est glaçante, une collègue aveuglément confiante et dévouée, une jeune mère assumant sans états d’âme son infidélité – aucune d’elles ne donne l’image d’un être solidement arrimé à son désir. Au centre, tel un noyau autour duquel tournent tous ces électrons, la Serenissima, Isabelle Huppert, absolument magnifique dans son interprétation.

 

Le film procède grâce à cette actrice immense, à une mise en abyme réjouissante. Tout le monde est fasciné par Isabelle Huppert /Michèle, que ce soit les personnages du film ou nous spectateurs. Le film, et Isabelle Huppert, propose un personnage féminin assez remarquable. Elle est sûre d’elle, dominatrice, séduisante, elle peut trahir ou cajoler d’une seconde à l’autre, foudroyer son interlocuteur ou le soutenir, être attentive ou destructrice. Dans la même séquence elle s’inquiétera avec sincérité des déboires professionnels de son ex-compagnon, non sans avoir, auparavant, délibérément défoncé le pare-choc de sa voiture. Elle choisit délibérément aussi une sexualité violente. On ne saurait y voir l’expression du fantasme des femmes à être violées. Ce serait une conclusion hâtive dont le film n’apporte de toute manière pas véritablement l’hypothèse.

 

Tous les personnages évoluent dans un contexte bourgeois, on reconnait tous les symptômes d’une tristesse dans la modernité, affadissement insipide de leurs propres vies, qui ne se soutiennent ni de passion, ni d’amour véritable, ni de lien digne de ce nom. Tout juste peuvent-ils graviter autour de cette femme qui les fascine, les domine, sans que la moindre consistance visible ne semble soutenir les liens. Cette femme se lasse aussi de son amant, et le fait qu’il soit le compagnon de sa plus proche amie ne constitue même plus un interdit assez puissant pour donner corps à leur relation. Plus donc que le fantasme névrotique d’une femme d’être violée, le film construit l’image d’une femme qui à l’égal d’un homme (elle porte d’ailleurs un prénom unisexe) peut jouir d’être prédatrice, peut jouir d’une sexualité violente. « Les malades », dit-elle, « ça (la) connait », « oui, mais la plus dangereuse c’est toi », lui répond son ex-compagnon : en effet, au fur et à mesure que le film progresse, le spectateur peut se demander qui, avec les viols perpétrés, sadise qui.

 

On se demande aussi si Verhoeven, à partir du livre de Djian, ne construit pas un personnage emblématique d’une perversion au féminin. On sait tout ce que doit le pervers à son public… névrotique. Le névrosé échoue dans son rapport à la culpabilité, et reste fasciné par le pervers qui semble en déjouer tous les pièges. Comme tout pervers, Michèle garde un sang-froid terrible, en toute circonstance. Le regard souvent indéfinissable d’Isabelle Huppert sert à merveille d’ailleurs ce dispositif. Cette femme ne doute pas, soutenue d’un amour d’elle-même qui ne laisse aucune place à la relation objectale, qu’elle combat d’ailleurs dès qu’elle est susceptible d’apparaitre ; lorsque son ex-compagnon s’engage auprès d’une professeure de yoga, elle ne perd pas de temps à ridiculiser l’histoire et à évincer l’imprudente. En perverse accomplie, les hommes sont convoqués à être ses admirateurs, dont la présence contribue à entretenir son narcissisme… Méprisés, superflus, ils peuplent son univers comme de simples figurants. Cette femme à l’acte dans sa perversion, ne se passive pas, elle retourne même le viol à son avantage, et ne peut consentir à aimer : elle domine son objet. Elle prend, elle lâche, ne cède jamais rien à l’autre. Deux scènes avec l’amant l’illustrent parfaitement ; l’une où il lui propose une fellation dans son bureau, elle y consent mais en se saisissant avec désinvolture d’une poubelle, l’autre où après l’avoir poussée à avoir un rapport sexuel, elle choisit de ne donner à son amant qu’un corps inerte, mort. Elle exprime avec une froideur glaçante l’ennui qu’elle a de l’autre. Comme une perverse, elle ne se donne jamais : corps impénétrable… sauf, sauf au prix d’un passage à l’acte violent qu’elle instrumentalise.

 

Le film est donc une vraie réussite, bien sûr en ce qu’il consacre un sujet rare cinématographiquement, en ce qu’il exploite très ironiquement le thème bien connu suivant lequel le pervers semble réussir là où le névrosé semble échouer, en tout cas remarquablement bien sur les ravages du sujet divisé par rapport à son propre désir.

 


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Structuralisme dans le blues – Corinne GARCIA


ENCORE


 

La revue Sygne, qui se propose d’aborder des thématiques sociales et culturelles dans leur modernité, ne pouvait négliger un fait culturel rempli de symboles, qui convoque le sensible et l’intelligible : le fait musical. La musique est un universel anthropologique, il n’existe nulle part de sociétés étrangères au fait musical. Et pourtant, du fait probablement aussi de cette universalité, il est extrêmement difficile de rendre compte du fait musical et de son écoute. Intellectuels, penseurs, philosophes, musicologues, ethno-musicologues affrontent et ont affronté cet objet sans en percer le mystère. Ses aspects formels et stylistiques sont théorisés, mais il est quelque chose dans la musique qui reste définitivement inaccessible à  sa compréhension. Claude Lévi-Strauss, mélomane averti l’avait posé : la musique est « le suprême mystère des sciences de l’homme, celui contre lequel elles butent et qui garde la clé de leurs progrès. »[1]

 

On « tourne » autour de cet objet, en mobilisant des champs et des corpus théoriques, que ce soit l’histoire, l’anthropologie, la musicologie, l’ethno-musicologie, la sociologie, la psychanalyse, et maintenant la bio-musicologie, sans pouvoir rendre compte de tout le phénomène.

 

Ce texte ne lèvera pas le voile, et recourra aussi à des descriptifs esthétiques stylistiques, sensoriels, qui ne rendront compte que bien en deçà, de l’espoir qui est formé de partager une expérience et une écoute musicale, et de restituer toute son intelligibilité au fait musical. Le genre musical choisi n’est pas celui de la musique dite savante, c’est même un genre parfois mésestimé. C’est pourtant une musique, gratifiée d’une abondante bibliographie, qui est à l’origine de genres musicaux majeurs dans notre modernité : le blues. Une musique à propos de laquelle Willie Dixon, compositeur et contrebassiste de grand talent, a dit qu’elle était « the roots, everything else is the fruits ».

 

Cet article se proposera de lire et penser LeRoi Jones, auteur de Peuple du blues[2], à partir du structuralisme de Lévi-Strauss ainsi que des théories esthétiques de l’iconologue Erwin Panofsky. D’aucuns pourraient trouver le rapprochement improbable dès lors que l’on sait que chacun de ces  auteurs s’est intéressé pour développer sa théorie à ce que l’on appelle de grandes œuvres, musique savante pour Lévi-Strauss (Wagner, Rameau, Ravel, Chopin notamment), peinture des primitifs siennois et flamands et de la Renaissance pour Panofsky. Pourtant, que ce soit à travers l’anthropologie du fait musical de Lévi-Strauss, notamment en ce qu’elle postule une analogie mythe/musique, ou que ce soit à travers une anthropologie de la forme symbolique qui pose la convergence mode de pensée/mode de création de Panofsky, on verra que le blues n’est pas seulement un phénomène artistique et social porté par un peuple, mais aussi un objet naturel de l’anthropologie structurale.

 

Il est dans toutes ses composantes exemplaire du concept de récit mythique, conçu comme arrière-fond de toute culture, et « matrice d’intelligibilité ayant une forme symbolique ». Il est aussi dans la forme esthétique qu’il propose à travers ses vastes possibilités expressives, et dans ses formulations sociales et culturelles, une forme symbolique qui a produit une révolution esthétique et musicale.

 

Ses origines sont, du point de vue anthropologique et symbolique,  le fruit de brassages, influences, opérant comme autant de fonctions symboliques et l’enracinant dans une culture qui a fondé une communauté musicale, puis « fait société ». C’est une musique aussi intensément incarnée par ses interprètes, qui l’ont perpétuée dans sa forme canonique, tout en la renouvelant constamment. C’est une musique puissamment communicative : un concert en live rend compte assez exemplairement du reste, de l’efficacité que peut avoir un  tel «  langage » sur le corps. Enfin, il s’agit d’une musique dont les musiques actuelles sont les héritières directes ou indirectes. Il n’y aurait jamais eu le rock’n roll sans le blues, ni toutes les musiques qui en ont dérivé.

 

C’est un concert éblouissant, qui s’est tenu à Paris pendant l’automne 2015, et une conversation avec les musiciens après leur set, qui ont inspiré les réflexions esthétiques et anthropologiques développées dans cet article. Ce concert, celui des Campbell Brothers, était exemplaire du point de vue de l’anthropologie du fait musical. Exemplaire aussi de ce que la musique procure, à savoir l’un des mélanges les plus harmonieux qui soit entre sensible et intelligible.

 

Quatre frères et un comparse composent ce groupe. Chuck, l’un des meilleurs musiciens au monde de pedal steel guitare, Darick à la lap steel guitare, Phil à la guitare, Carlton à la batterie. Daric Bennet complète la formation familiale (le blues est souvent une affaire de famille) à la basse.

 

Les compositions sont du répertoire blues–gospel, tel qu’il a été et est joué dans les églises du Sud profond des Etats-Unis. Cette formation s’y produit d’ailleurs toujours. Blues du delta, très authentique donc, joué avec l’inspiration religieuse du gospel. Le groupe appelle d’ailleurs sa musique la « sacreed steel », en référence au style des compositions et aux instruments utilisés pour la jouer. Les intonations musicales s’étendent du blues au « churchy » en passant par le « funky ». L’interprétation des musiciens, qui se donnent avec un engagement total, donnent à leurs compositions la puissance d’hymnes.

 

Les instruments joués méritent quelques développements. Hormis la guitare et la section rythmique qui sont habituelles, deux musiciens jouent de la pedal steel. C’est une « guitare » qui se joue assis et qui ressemblent à un métier à tisser. Le son produit n’est ni fixé, ni fini, et ressemble parfois à la voix humaine. Le son est étiré, étendu, et permet de prolonger des séquences musicales dans une légère discordance. Cela produit un sentiment d’amplitude. L’instrument requiert une technicité redoutable. Son apprentissage, disent les spécialistes, est «  douloureux ». La steel guitar comporte deux manches de 10 ou 12 cordes qui reposent sur 4 pieds télescopiques. Elle se joue avec une barre en acier (la steel bar) que le pedal steeler déplace sur les cordes de la main gauche. De la main droite, le musicien joue comme avec une guitare. Avec les jambes, des leviers sont actionnés par des courroies passées autour des genoux tandis que le pied droit en appuyant sur les pédales tend ou détend les courroies afin de jouer sur les variations de volume et d’expression. Comme pour l’orgue ou la batterie, les quatre membres du musicien sont mobilisés et désolidarisés, à la différence notable toutefois, que le geste technique de chaque membre mobilisé est parfaitement indépendant et différent des autres.

 

Les deux pedal steelers jouent avec une virtuosité fascinante. Leur jeu est totalement naturalisé, il semble sans effort : moment de grâce en les regardant, où l’art cache l’art. La technique atteint un tel degré de perfection, que l’instrument surgit comme un prolongement d’eux-mêmes : corps de l’instrument et corps de l’instrumentiste se prolongent et se complètent.

 

Musicalement, les mélodies se construisent sur une ligne où convergent mélancolie, nostalgie, fureur et énergie vitale. Les phrases s’étirent jusqu’à un point de tension extrême, pour se suspendre dans un break où ne se maintient qu’une rythmique rugueusement pulsée et hypnotique, pour repartir de nouveau à des points de paroxysme. La musique procède de variations et d’envolées, comme le jazz d’ailleurs, on entend le thème, la variation, de nouveau le thème, en même temps que persistent les répétitions rythmiques et modales. La temporalité est bouleversée, les tempi sont suspendus dans des syncopes qui accidentent subtilement les phrasés des instruments. Moments magiques aussi quand, sans que ne se dégage formellement un solo, le jeu de l’un des musiciens s’envole, se détache du jeu collectif pour le rejoindre magistralement dans un tempo millimétré. C’est de la haute voltige. C’est aussi un retour aux sources permanent, l’ombre tutélaire et bienveillante des pères du blues est palpable dans la salle. Si on cherche du transfert, et que l’on veut le voir travailler dans un moment où interprétation, réinterprétation et création fusionnent pour en livrer une expression in vivo, c’est bien dans un moment musical comme celui-ci.

« L’esprit ne descendra pas sans chants. »[3]

 

C’est un vieux dicton africain, dont LeRoi Jones considère qu’il est un « legs de l’Afrique à la culture afro-américaine », et qui a produit au cours de la christianisation du peuple Noir[4], la spécificité du gospel (Il faut réécouter Louis Armstrong sur « Go Down Moses »). L’église noire a toujours été comme le dit cet auteur, une « église d’émotion », et « l’apport (…) musical et émotif du ministre noir à l’office (…) considérable. »[5] Les Campbell Brothers sont habités par ce dicton, car ils chantent et interprètent leurs titres avec une inspiration hautement communicative, portés par une spiritualité qui les dépasse presque, et qui soulève la petite foule de leurs spectateurs dans un élan quasi-communiel. Au fil de la soirée, le groupe s’adjoint une chanteuse qui porte l’expressivité vocale à des sommets. Le public, conquis, vibre dans la joie d’une hétérophonie contagieuse.

 

Billie Holiday, qui a peu chanté de blues (son Billie’s blues, une référence dans le genre, est à écouter), a fait l’objet d’un nombre important de biographies. C’était une des plus grandes artistes qui ait existé, et c’est à elle que l’on doit l’invention du réalisme et de l’intonation dans l’expression musicale vocale jazz. Tous ses commentateurs ont tenté de rendre compte de la maîtrise parfaite qu’elle avait de son art. Elle menait une vie de « bâton de chaise », et il était inévitable que son art du chant soit hautement psychologisé. Quête permanente d’amour, désillusions, femme noire subissant le racisme et en plus la misogynie effroyable des jazzmen, autodestruction, enfance douloureuse, alcoolisme, drogue, bisexualité ont amené ses biographes à concevoir ses compositions et interprétations comme la projection des « ses propres turpitudes, un décalque sonore de son existence décousue », ainsi que le soulignent Jean Jamin et Patrick Williams dans leur excellente anthropologie du jazz[6]. L’œuvre de Lady Day se conçoit difficilement séparée de son existence, ce point est indéniable. Mais certains biographes ont poussé à ce point la psychologisation, considérant même son art comme « autoportrait acoustique », que l’œuvre de cette artiste ne semble pouvoir être conçue que dans sa causalité sociologique : femme noire, dominée, brouillée dans ses repères, agie dans son art, et instrument de sa vie.

 

Ce détour par Billie Holiday illustre la problématique quant à l’analyse à apporter de l’écoute d’une œuvre musicale, et ici du blues, dès lors qu’il faut bien considérer que cette musique, du fait de ses origines, peut facilement être perçue comme un genre dont les causalités sociologiques et anthropologiques justifieraient à elles seules les qualités esthétiques. On retrouve là les critiques que Theodor Adorno a invariablement formulé contre le jazz, musique rustique ou primitive selon lui : ce grand théoricien de la musique qui ne reconnaissait comme une œuvre musicale que les œuvres écrites, a constamment affirmé le « texte » de la partition contre l’interprétation.

 

Or, si on peut postuler que le blues comme fait musical n’est pas indépendant évidemment de logiques sociales et symboliques,  il en va ainsi de toutes les musiques — de tous les arts d’ailleurs depuis que Erwin Panofsky a pu le théoriser — et c’est bien ce qui fonde une anthropologie notamment structurale du fait musical. Toute la question est en définitive de savoir s’il s’agit d’un art ou non — ce que Theodor Adorno, dans une logique ethnocentriste contestait[7] — et quels sont les critères retenus pour éventuellement le proposer. Si l’on considère la question du point de vue d’une forme esthétique en ce qu’elle mobilise mode de pensée, et mode de création, on reconnaitra à cette musique les qualités d’un art. Dimension que l’on peut lui attribuer également en ce que, comme d’autres arts, elle porte témoignage d’une culture, et agit comme une voie d’accès à la connaissance et la compréhension d’une société, ici le peuple Noir américain.

 

L’apport de l’anthropologie structurale est de ce point de vue décisif pour comprendre non seulement les fonctions sociales et symboliques du blues, mais  aussi pour saisir  sa dimension esthétique et artistique.

 

Le blues est une musique créée par une population qui était au plus bas de l’échelle ethnique, dans le sud empoisonné et raciste des Etats-Unis. Elle est née d’un traumatisme, celui d’une population déracinée de force, arrachée à sa terre, sa culture, et à tous ses repères identitaires. Des millions d’hommes et de femmes ont participé, contraints, à la construction d’un pays, en perdant liens de parenté, identité, langue, autrement dit tout ce qui participait de leur culture originaire. Des fonctions symboliques bouleversées, remaniées, reconfigurées par les influences des fonctions symboliques d’une culture dominante ou d’autres cultures minoritaires, pour aboutir à une synthèse, finalement dynamique de toutes ces cultures.

 

La religion protestante a christianisé le peuple Noir, ce qui a produit musicalement le gospel, musique de dieu, tandis que les work songs, chansons des esclaves travaillant dans les champs de coton jetaient les prémisses du blues, musique du diable. Le peuple amérindien a aussi contribué à cette musique, de manière féconde et fortuite en recueillant, parfois pour les asservir, parfois en les intégrant véritablement, les esclaves qui passaient le bayou pour s’évader. Fusion et métissage encore de fonctions symboliques, qui ont produit une communauté, musicale notamment, les Black Indians.

 

La musique est orale, jouée avec des instruments rudimentaires, mais surtout avec le corps, qui participe de la « composition ». Comme le note David Smadja, « le véhicule naturel de cette musique est le corps humain, à travers sa voix et ses mouvements. »[1] On recommandera d’écouter un enregistrement d’Alan Lomax, ethnomusicologue et collecteur de musiques dites « indigènes », intitulé chants de prisonniers. On entend des voix qui chantent à peine, en articulant à peine aussi les mots, le rythme est imprimé en pulsations par les mains et les pieds frottés (shuffle). La musique est autant jouée qu’elle est agie, des corps en souffrance s’édifient en « personnes sonores ». Troublante et émouvante mélopée, dont l’écoute ne peut laisser insensible, tant elle témoigne de ce qui a été pour LeRoi Jones « la pire sorte d’esclavage possible ».

 

L’une des fonctions anthropologiques que l’on reconnaît à la musique est de créer, coordonner un groupe, tout en régulant les émotions. Ces work songs presque hypnotiques et vibrantes de l’accordage affectif de ces travailleurs, en témoignent ici de manière poignante.

 

De transmission en héritage, la musique se transforme, se renouvelle, et permet à des individualités de se démarquer. C’est, indique Smadja, l’individualisme sui generis du blues. « Chaque homme avait sa propre voix, sa propre façon de crier et sa propre vie comme sujet de ses chansons ».[2] Le blues trouve son inspiration et sa force émotive « dans l’individu, dans ce que sa vie et sa mort comportent d’absolument personnel »[3]. Le call and response s’institue, et se perpétuera dans le jazz via les chorus des instruments. Ce procédé, intrinsèque au blues et qui participe de son édification, consiste en des interpellations et défis musicaux que se lancent les interprètes à travers leurs compositions, et formalise un rapport musical entre eux. On en connait les développements magnifiques dans les interprétations de morceaux de blues ou de jazz, où les instrumentistes prennent tour à tour leur chorus pour composer librement autour du thème, et se répondre avec leurs instruments. Chacun a son moment solo, s’exprime, se met en valeur sans jamais nuire au collectif : le solo parle au singulier d’une musique collective. Là encore, on observe le métissage de fonctions symboliques. D’un côté, la fonction sociale de la musique africaine, qui intrinsèquement est constitutive de liens dans la communauté, de l’autre la solitude de l’homme Noir qui conjugue son expérience personnelle à l’individualisme prôné par la société blanche.

 

Des calls and responses qui font partie de l’anthologie du blues ont  opposé autant que relié des individualités, configuré et développé cette musique. Quelques monstres sacrés ont créé au nom de cette joute des compositions inoubliables. On pense notamment à Muddy Waters et Bo Diddley, qui comptent parmi les maitres de l’école primitive du blues. C’est à l’occasion de l’une de ses interpellations sur « le ring de la gamme pentatonique », que Muddy Waters a composé « I’m a man ». Chanson connotée sexuellement, comme souvent dans le blues, mais qui dit aussi un au-delà plus existentiel, à savoir qu’il est un homme, « un vrai », avec une âme. Call and response, transmission, héritage, filiation, transfert : cette chanson est reprise par une femme, Koko Taylor dans son transfert à Muddy Waters. La version qu’elle en livre, « I’m a woman », est une merveille : expressivité, revendication, affirmation de soi et mélancolie. La parfaite plasticité du blues, l’espace qu’ouvre cette musique à ceux qui veulent témoigner d’eux-mêmes, le pérennise et l’institue pleinement en mode de création artistique. Cela permet de signaler, et justifierait d’ailleurs de plus amples développements, que ce sont les femmes qui ont été les plus grandes interprètes de blues classique. Moins itinérantes que les hommes, elles ont donné une voix à leurs « chagrins intimes ».[4] Ces femmes esclaves étaient pour certaines asservies aussi sexuellement, et elles ont été nombreuses, comme le précise LeRoi Jones, à tuer leurs enfants en les étouffant, « afin de leur épargner les tourments de l’esclavage ».[5]

 

Certains titres, que l’on peut écouter sur les sites d’écoute en ligne, ont connu une belle postérité, quoique leurs compositeurs originaires restent méconnus du grand public. « 29 ways », de l’excellent contrebassiste Willie Dixon, a été repris par Marc Cohn, qui en livre une version intéressante et « modernisée ». C’est un titre que la fameuse Koko Taylor a chanté aussi, merveilleusement. A écouter absolument.

 

En 2000, Moby chante un tube « planétaire » : « Natural Blues ». C’est un titre chanté en 1937 par une autre chanteuse de blues classique, Vera Hall, « Trouble so hard », une merveille du genre encore, portée par la voix inspirée de cette interprète. Dixon, Hall, Taylor, tant d’autres encore chantent leurs compositions avec inspiration, intensité et élégance. L’auditeur même s’il n’est pas connaisseur, remarquera que la partie instrumentale est réduite au minimum, que c’est l’expressivité individuelle de l’artiste qui compte et donne toute sa force et sa grâce à la composition.

 

Un exemple illustre particulièrement le propos, c’est le titre « Tramp », chanté par le guitariste Lowell Fulsom. L’orchestration est réduite à sa plus simple expression, basse, batterie, guitare, mais c’est la voix, expressive et inspirée du chanteur qui donne toute sa substance, sa densité, et son charme « démoniaque » à la composition. Une voix qui est nimbée d’ironie un peu bravache, qui semble lancer un défi. Exemplaire de ce côté typiquement « hussard » du blues : un minimum de moyens pour un maximum d’effets.

 

Il serait injuste d’oublier un des artistes qui a été l’un des  fondateurs du blues, Robert Johnson. Son titre, « Love in vain », qu’il chante magnifiquement avec sa guitare (ajoutant une partie basse à la ligne mélodique), a été repris par les Rolling Stones, groupe qui a toujours affirmé son affiliation au blues, et qui pour cette raison a toujours veillé à rendre hommage à cette musique, notamment au cours de sessions musicales d’anthologie avec des bluesmen. Ironie de l’histoire, Robert Johnson a été celui qui a « inauguré » la liste des musiciens morts à l’âge de 27 ans, avant Jimi Hendrix (Black Indian d’origine d’ailleurs), Janis Joplin, Jim Morrison[6].

 

Transmission, héritage d’histoires qui se racontent en chansons et chants, qui sont répétées, remaniées, interprétées subjectivement par leurs interprètes successifs, qui constituent au fur et à mesure de ces productions intellectuelles une communauté rattachée à une histoire bouleversée par un crime originel constituent autant d’éléments organiques du mythe ou du récit mythique, au sens de Lévi-Strauss pour qui l’œuvre musicale constitue une mise en forme symbolique.

 

Rappelons que pour Lévi-Strauss, la « musique est un mythe codé en sons au lieu de mots »[7], c’est-à-dire une communication réelle et infra-linguistique, qui exerce comme le mythe ou le récit mythique des fonctions symboliques. Dans un entretien rapporté par la revue Musique en jeu de 1973, Lévi-Strauss relève que dans certaines sociétés « il serait impossible de raconter ou faire voir le mythe s’il n’y avait pas la musique », et que dans ces sociétés, la musique « est une partie du mythe »[8]. Il peut être envisagé de comprendre le blues dans cette perspective : moyen empirique de communiquer une part de l’existence de l’esclave noir, musique qui n’est pas un art appris mais l’expression d’un penchant naturel, musique issue de vieilles racines, musique qui dans ses origines est purement fonctionnelle et n’obéit à aucune considération artistique (à la différence de la musique occidentale).

 

Il est à cet égard assez significatif de remarquer que Lévi-Strauss parle de « formes musicales » et de « fonction mythique », et que, comme le constate David Ledent, il s’agit alors de raisonner non plus « en termes de systèmes symboliques mais de formes symboliques comme activités de l’esprit qui expriment une fonction symbolique pouvant faire époque »[9].

 

Penser le blues comme mise en forme symbolique exprimant une fonction symbolique « pouvant faire époque », implique d’en saisir la forme musicale dans le cadre culturel qui l’a vu naitre, ici dans une logique sociale et symbolique inédite. Quelques éléments stylistiques, formels, compositionnels et descriptifs sont nécessaires à cette observation.

 

Le blues s’est construit d’une articulation dialectique complexe autour d’antagonismes ou d’oppositions… et de leurs renversements : blanc/noir, société primitive/société civilisée, individualisme/collectif, ordre/désordre, harmonie/dysharmonie, dominant/dominé[10].

 

Du point de vue de l’harmonie d’abord, la gamme du blues crée une ambiguïté acoustique. Avec le blues, apparait la blue note. Le terme « blue » est né de l’abréviation d’une expression anglaise, blue devils, soit diables bleus qui signifie idées noires. Formellement, le blues consiste en une séquence de douze mesures composées de trois phrases, selon un schéma AAB, fondé sur les accords des premier, quatrième et cinquième degré de la gamme. La blue note est une altération de l’une de ces notes. Les musicologues s’accordent pour considérer que ces blue notes sont des degrés incertains et indéfinis. Suivant André Hodeir[11], cet infléchissement vers le grave entraîne un « brouillage » entre mode majeur et mode mineur. La gamme tempérée occidentale est donc altérée dans sa structure. Ou plus exactement résulte de l’hybridation de deux systèmes tonals, l’africain et l’européen. Le premier est pentatonique, cinq degrés, le second compte sept degrés. La gamme du blues est pentatonique et « adapte » les troisième et septième degrés en les infléchissant d’un demi-ton. Il en résulte une ambiguïté du climat harmonique et expressif de cette musique où s’entremêlent deux tonalités, majeure et mineure. C’est une musique qui, selon ses commentateurs, « transcode mélodiquement, harmoniquement une histoire d’exil, d’appartenance brouillée ».[12] Cette « hybridation harmonique », sera accompagnée d’une reconfiguration rythmique avec l’utilisation de la syncope, dont l’art éminemment complexe sera porté aux cimes avec le jazz.

 

La syncope brise le rythme de façon « accidentelle ». Cela permet de mettre l’accent sur certaines notes et d’amplifier la sensation auditive. Le rythme joue alors de l’asymétrie et de la discontinuité en renversant les points d’appui, et bien sûr la métrique occidentale. La syncope, « dérobade efficace » selon Jacques Réda[13], instaure acoustiquement un brouillage des repères en jouant de l’inversion temps faible/temps fort. Les spécialistes s’accordent pour reconnaître que les survivances les plus manifestes de l’Afrique dans la musique afro-américaine sont ses rythmes, notamment, comme le note LeRoi Jones, dans « l’emploi d’effets rythmiques polyphoniques et contrapuntiques »[14]. Alors que certains théoriciens de la musique considéraient ces effets comme primitifs, il est intéressant de remarquer que le jeu des percussions en Afrique était d’un usage extrêmement sophistiqué, puisque le tambour ne servait pas à émettre une sorte de « morse primitif », selon l’expression de Leroi Jones, mais une reproduction phonétique de mots entiers. Gilbert Rouget, au cours de l’entretien avec Lévi-Strauss rapporté dans le revue Musique en jeu, en parle également : « Une musique de tambour pour l’étranger (…) est une musique rythmique qui a plus ou moins d’intérêt ; mais pour l’auditoire, ce n’est pas seulement ça, ce sont des tambours qui récitent des formules (…) des salutations, qui parlent »[15].

 

Par ailleurs, les musiciens de blues dès qu’ils ont pu jouer des instruments, et cela s’est confirmé avec le jazz, ne les ont pas utilisés comme les Occidentaux. Ils les font « parler » comme des voix humaines, y compris dans des sonorités qui paraissaient incongrues du point de vue de l’Occidental. On voit là encore la grande lucidité sociale des musiciens Noirs, qui intègrent de nouvelles coordonnées musicales avec l’instrument, tout en l’exploitant avec leurs repères culturels originaires. Le blues, musique vocale à l’origine, s’adapte aux possibilités de l’instrument. Comme le note LeRoi Jones, lorsque l’influence instrumentale commence à apparaître, il s’agit pour les musiciens de faire sonner l’instrument « à l’imitation de la voix humaine et de son étrange cacophonie »[16]. Charlie Parker lui-même considérait qu’il n’y avait aucune séparation entre lui et son saxophone.

 

Là encore, il faut observer quelle est la fonction sociale et symbolique de la musique dans la culture africaine. La musique, sur ce continent est purement fonctionnelle, elle sert à exprimer une situation vécue, une situation personnelle, à l’inverse de la musique occidentale classique, très orientée formellement et esthétiquement, écrite, enseignée et moins spontanée. Pour M. Borneman, cité par LeRoi Jones : « Alors que toute la tradition européenne cherche la régularité dans le ton, le temps, le timbre et le vibrato, la tradition africaine tend précisément à nier ces éléments (…) aucune note n’est attaquée franchement, la voix ou l’instrument l’aborde toujours par en dessus ou en dessous, contourne le ton implicite sans jamais s’y attarder, et l’abandonne sans jamais s’y attarder »[17]. On sait ce que le jazz doit à cette esthétique musicale.

 

Au cours du concert évoqué plus haut, les musiciens, sur la base d’une mélodie, ont joué des improvisations. Il s’agit là encore d’un aspect important de la musique africaine, qui se perpétue, dans de constants renouvellements dans le jazz : la technique de l’antienne. Un soliste chante, le thème est repris par le chœur en improvisation dont la durée est variable et peut être relancée par le soliste. Cette technique est reprise dans les work songs, et se déclinera dans le blues orchestré, puis le jazz, qui se construit essentiellement de l’improvisation tant décriée par Theodor Adorno.

 

L’ensemble de ces hybridations, reconfigurations, participent avec l’expressionisme des chants religieux à un objet sonore nouveau, qui bouleverse l’esthétique musicale de l’époque. Le blues « magnifique amalgame d’influences » et plus « pure expression de l’âme noire » selon LeRoi Jones invente puis impose de nouvelles formes et pratiques musicales : harmoniquement, rythmiquement, expressivement et « orchestrativement ».

 

Erwin Panofsky, un  grand structuraliste  selon Lévi-Strauss, a dans son ouvrage majeur La perspective comme forme symbolique[18], analysé la perspective dans l’œuvre picturale comme une forme esthétique dont les modalités de réalisation étaient culturelles et sociales, et donc symboliques. Il mettait ainsi à jour les affinités structurales entre les modes de représentation dans l’art pictural et les modes de pensée, et repéré une révolution des sensibilités permettant un renouvellement de l’expression artistique. Proposer une complète formulation de l’anthropologie du blues comme fait musical et esthétique, nécessite de considérer cette thèse fondatrice. Le contexte contemporain très polyphonique, où l’écoute s’est familiarisée à une variété de sons, chants, rythmes, ne permet pas de penser la particulière modernité du blues à l’époque où il fut conçu… et pourtant : un peuple, le peuple Noir persistant sur ses fonctions symboliques originaires, combinant celles-ci aux fonctions symboliques du peuple Blanc, a produit, au prix d’un insoupçonnable effort de création de sens une nouvelle forme esthétique. Sens de la conquête pour des colons esclavagistes, contre conquête de sens d’une population traumatisée par un exil forcé. Le blues est une musique, du point de vue de l’anthropologie structurale qui nous permet d’en repérer les fonctions symboliques originaires et secondaires, une forme esthétique au sens d’un mode de pensée participant de son mode de création, et au-delà même une mise en forme symbolique : cette musique a profondément redessiné le paysage musical en même temps qu’elle a participé de la citoyenneté du peuple Noir.

 

Lévi-Strauss dans son anthropologie du fait musical a prévenu : la musique qui est hors du sens linguistique — d’où sa formule « la musique est un langage moins le sens »[19] —, est, notamment du fait qu’elle convoque fonction symbolique et fonction affective, « le suprême mystère des sciences de l’homme ». La musique convoque le vécu affectif de son auditeur, mais il comptait pour Lévi-Strauss au nom d’une condition impérative de positivité de répudier le « vécu », quitte à « le réintégrer par la suite dans une synthèse objective. »[20]

 

« Je ne méconnais pas l’importance de la vie affective. Je refuse seulement de démissionner devant elle et de m’abandonner en sa présence à cette forme de mysticisme qui proclame le caractère intuitif et ineffable des sentiments »[21]. C’est ainsi que lorsqu’il propose une analogie mythe/musique, Lévi-Strauss récuse toute « complaisance métaphysique ». « Mythe codé en sons au lieu de mots, l’œuvre musicale fournit une grille de déchiffrement, une matrice de rapports qui filtre et organise l’expérience vécue, se substitue à elle et procure l’illusion bienfaisante que des contradictions peuvent être surmontées et des difficultés résolues »[22]. La proposition, même complétée de l’idée de l’œuvre musicale comme « image et schème », n’épuise pas le mystère du fait musical qui  reste à la confluence de l’expérience logique du sensible et de l’expérience sensible du logique. Mais elle rend au mieux compte de la tangence entre expression esthétique et communication d’un sens.

 

Aller à un concert, c’est vouloir vivre une expérience musicale, profiter de la joie de l’écoute, la partager avec un public dans le lien affiliatif d’une petite foule d’amateurs. C’est aussi basculer dans une autre temporalité, être touché par l’émotion musicale et vivre les effets qu’elle produit dans le corps.

 

La musique « commet » en effet le miracle de produire des effets dans les corps de ses auditeurs, allant, pour celui des Campbell Brothers, de la retenue pudique d’une émotion mélancolique à l’expression physique de tensions cathartiques. L’œuvre musicale n’est pas qu’un son, il s’agit de sons transformés de manière synesthésiques en sens, qui prennent au corps, substance jouissante.

 

L’anthropologie ne peut pas rendre compte des effets synesthésiques produits par la musique. Pas de complaisance métaphysique dans le repérage proposé du récit mythique, des critères esthétiques révélateurs de fonctions sociales et symboliques au titre de la forme symbolique, mais rien qui ne rende compte définitivement du sensible et des affects. Tout au plus Lévi-Strauss conçoit-il le sujet sensible au plaisir musical comme un être éprouvant « un sentiment de gratitude envers la musique qui le comble », voire une  « unanimité organique », pour en conclure que « la joie musicale, c’est alors celle de l’âme invitée pour une fois à se reconnaître dans le corps »[23].

 

La théorie psychanalytique rend compte aussi difficilement du « prodige que le plus intellectuel des sens, l’ouïe, normalement asservie au langage articulé »[24], puisse à l’écoute d’une œuvre musicale susciter de tels mécanismes psycho-physiologiques, même si dans une certaine mesure, grâce à Lacan — pour qui la langue est première, pas le langage —  le concept de la lalangue permet de penser la valeur de jouissance de la musique, comme marque de la jouissance de l’autre. La musique prend au corps, produit l’effet du signifiant sur le corps, elle est expérience de la consistance du corps pris dans le signifiant. Elle témoigne, autrement dit, avec des particularités qui l’affranchissent de l’arbitraire du rapport signifiant/signifié, de l’efficacité du langage sur le corps, pris comme substance jouissante.

 

Depuis quelques années, une science universaliste appelée bio-musicologie est née, et a pour objet de rendre compte de l’universalité de la musique, autant que du mystère qui l’entoure. Les bio-musicologues, qui envisagent notamment la musique comme une « technologie du lien social » postulent qu’à l’origine langage et musique ne faisaient qu’un (ce que l’on peut dire du blues d’ailleurs). Ce « musilangage » (dénomination choisie par ces spécialistes) aurait été composé de formes lexicales associées à des intonations expressives. Dans l’histoire de l’humanité la part musicale se serait autonomisée par rapport au lexical : musique du côté émotionnel, langage du côté référentiel.

 

Le mystère du fait musical demeure, même si l’on peut dégager, grâce à l’anthropologie structurale les fonctions symboliques de la musique. Le blues, à ce titre, est un genre particulièrement exemplaire de la portée de cette anthropologie. La musique est un objet qui ne permet pas d’évincer le vécu, l’objectivité, l’affectivité de son auditeur. C’est un objet qui par essence conjugue fonction symbolique et fonction affective, participe d’un « moi mythique ». Conjonction et moi mythique contre lesquels les compositeurs de musique savante contemporaine ou sérielle, ont tenté  de construire leurs compositions (atonalité, répudiation de l’instrumentalité, abstraction, absence de musicalité, réduction du langage à un seul de ses termes : la parole, pas de vécu subjectif de l’auditeur). Pour l’essentiel, il s’agissait pour eux de déconstruire la musicalité de leurs œuvres afin que le système de sons soit considéré pour lui-même et sans complaisance pour les attitudes mentales de l’auditeur. Lévi-Strauss dans ce débat est resté structuraliste, sans lâcher sur « l’illusion bienfaisante ».

 

On conviendra, évidemment du côté de Lévi-Strauss, qu’avec la musique, la sensibilité « se trouve (…) investie d’une fonction supérieure »[25], que la musique convoque particulièrement l’imaginaire, tout comme le mythe, qu’elle a l’efficacité d’un langage sur le corps, et qu’elle renvoie, là encore comme le mythe, tout sujet à son désir de consistance.

 

C’est probablement autour de ce désir de consistance que le blues a pu et su particulièrement s’exprimer, et que cette musique a pu connaître de tels développements, puis une telle postérité. Pour considérer la question du point de vue d’une anthropologie psychanalytique, on peut aussi considérer que le succès de cette musique n’est pas étranger à ce qu’elle évoque, les vécus très anciens, le trauma, et leur dépassement, confirmant la proposition de Lévi- Strauss quand il parle de la musique comme « illusion bienfaisante que des contradictions peuvent être surmontées et des difficultés résolues ».

 

Il reste qu’un concert de blues aux influences gospel à Paris, joué magistralement par des musiciens enthousiasmants et inspirés, a offert la possibilité d’une réactualisation de l’anthropologie structurale du fait musical de Lévi-Strauss, de voir que cette anthropologie pensée pour la musique savante est d’une « plasticité » suffisamment rigoureuse pour analyser un genre musical différent, qui par son étonnante modernité et ses riches qualités expressives a révolutionné fondamentalement la sensibilité du monde musical à travers la nouveauté de son esthétique.

 

Réactualiser l’anthropologie musicale, mais aussi grâce à elle, penser du côté de leurs compositeurs et interprètes ce que peuvent être les fonctions sociales de la musique. Le blues illustre exemplairement ces fonctions, probablement mieux même qu’aucune autre musique : le blues à ses origines était une musique fonctionnelle, à ce titre elle n’obéissait à aucune commande, artistique notamment ; intrinsèquement elle ne poursuivait pas de buts esthétiques, et permettait à ceux qui la créaient de faire tenir leur être, d’avoir une consistance, de créer une communauté, de perpétuer l’héritage d’un passé. C’est une musique qui a su montrer qu’il est impossible d’anéantir l’expression d’une culture. Même si cette culture n’était qu’une enclave de sociétés primitives au cœur de la modernité. Le blues ne pouvait mieux illustrer aussi la fonction sociale et symbolique de la musique, dans ce qu’elle produit de repères tangibles et intelligibles pour ses compositeurs et interprètes, et à travers eux, à la communauté à qui elle s’adresse. Une musique où se sont associés dépassement et conservation de la culture africaine pour maintenir un régime symbolique, et porter socialement un individu à la citoyenneté :

« sono ergo sum ».

 

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[1]David Smadja, « Variations sur le jazz et la politique » in Raisons politiques. 2004/2, Presses de Sciences Po.

[2]LeRoi Jones, op. cit., p. 101.

[3]Id., p. 107.

[4]Id., p. 141-147.

[5]Id., p. 33.

[6]Christian Ravasco, La légende Robert Johnson racontée par le Diable, Ed. Camion noir, 2009.

[7]Claude Lévi-Strauss, Les mythologiques – L’homme nu (1971), Ed. Plon, 2009, p. 589-590.

[8]Musique en jeu, « Autour de Lévi-Strauss », 1973, p.107-108.

[9]David Ledent, « Claude Lévi-Strauss et les formes symboliques de la musique » in L’Homme 2012/1, Ed. de l’EHESS.

[10]David Smadja dans son texte « Variation sur le jazz et la politique », postule le caractère universel du jazz construit sur des oppositions à travers lesquelles jazz et politique se définissent réciproquement : Afrique/Amérique, sociétés primitives/sociétés occidentales, holisme/individualisme.

[11]André Hodeir, Les cahiers du jazz,1994, p.13-20. Cité par Jean Jamin et Patrick Williams, op. cit., p.150.

[12]LeRoi Jones, Le peuple du blues,op. cit., p. 51-59.

[13]Jacques Réda, « Battement », cité par Jean Jamin et Patrick Wiiliams in op. cit., p. 27

[14]LeRoi Jones, op. cit., p. 51.

[15]Musique en jeu, « Autour de Lévi-Strauss », 1973.

[16]LeRoi Jones, op. cit., p. 111.

[17]Id., p. 59.

[18]Erwin Panofsky, La perspective comme forme symbolique, Paris, Editions de minuit, 1975. Cf. p. 78 : « si la perspective n’est pas un facteur de la valeur artistique, du moins est-elle un facteur de style (…) mieux encore, on peut la désigner comme une de ces formes symboliques grâce auxquelles un contenu signifiant d’ordre intelligible s’attache à un signe concret d’ordre sensible pour s’identifier à lui » (référence à E. Cassirer).

[19]Claude Lévi-Strauss, L’homme nu, op. cit., p. 579

[20]Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Plon, 1955, p. 63

[21]Claude Lévi-Strauss, L’homme nu, op. cit., p. 596

[22]Idem, p. 589-590.

[23]Idem, p. 587

[24]Ibidem.

[25]Ibidem.

 

[1]Claude Lévi-Strauss, Les mythologiques – le cru et le cuit, Ed. Plon, 1964, p. 26.

[2]LeRoi Jones, Le peuple du blues, Gallimard Folio,1968.

[3]Idem, p. 73.

[4]LeRoi Jones dans son livre utilise souvent le mot Noir avec majuscule. Parti pris que l’on peut considérer, pour quelqu’un qui est particulièrement engagé dans la « révolution noire », comme la volonté de revendiquer cette identité avec fierté et détermination. Son livre est une référence bibliographique indispensable pour qui s’intéresse au blues et au jazz. LeRoi Jones dans ce livre développe les conditions dans lesquelles l’esclave Noir a pu devenir citoyen et de quelle manière le blues a été « la musique de [cet] esclave citoyen ». Le mot Blanc est parfois écrit sans majuscule, comme si l’auteur entérinait un renversement des rapports dominants/dominés qui ont institué les conditions de l’esclavage. Ces partis pris seront reconduits dans cet article, dans le souci d’abord de respecter l’esprit de ce livre précis et précieux dans son témoignage, et de son auteur. Parti pris aussi de refléter que le blues n’a pas été seulement un « genre » musical, mais a agi comme un fait de société, « chemin pris par l’esclave pour arriver à la citoyenneté ». Parti pris in fine de la bienveillance et de la confiance du lecteur, qui comprendra que cet article n’induit à aucun moment de quelconques préjugés racistes ou ethniques : comme le dit LeRoi Jones « le début du blues (est) un des débuts du Noir américain ».

[5]LeRoi Jones, op. cit., p. 78.

[6]Jean Jamin, Patrick Williams, Une anthropologie du jazz, CNRS Editions, Paris, 2010 ; en part. chap. II et p. 149-151.

[7]Théodor Adorno, Théories esthétiques, Paris, Klincksieck, 1995.


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Superman ou les conditions d’émergence d’un mythe dans la modernité – Kévin POEZEVARA


Le héros et le sujet de l’inconscient


En 1962, l’année de parution de l’Oeuvre ouverte, Umberto Eco intervient au congrès « Démystification et image », organisé par le Centre international des études humanistes et l’Institut des études philosophiques de Rome. Face à un parterre d’universitaires et d’ecclésiastiques, le tout jeune trentenaire y propose un exposé intitulé Le mythe de Superman. Le sujet peut paraître léger – si ce n’est vulgaire – à côté d’autres productions du célèbre sémiologue (qui écrit à la même époque un texte sur l’influence thomiste chez Joyce[1])… ce court texte n’en est pas moins d’une ambition immense, puisqu’il y propose une description précise des modalités nécessaires à la production de mythes dans la modernité. Au-delà du désir de lui rendre hommage donc, la thèse défendue alors par Umberto Eco mérite  qu’on s’y attarde et cela, je crois, pour plusieurs raisons :

 

– Car il est urgent – comme le préconisait Bourdieu – de « rompre avec les prénotions de la sociologie spontanée »[2] et d’opposer la réalité de la reconduction mythologique contemporaine au discours des évolutionnistes, si « prompts à déclarer obsolète la fonction symbolique dans la postmodernité »[3],

 

– Car en 1962 était aussi publié La pensée sauvage de Claude Lévi-Strauss, et que l’on peut dater de cette même année l’ouverture du débat par textes interposés qu’entretinrent l’anthropologue français et le sémiologue italien (à propos, justement, de la valeur structurale des mythes),

 

– Et enfin, car ce petit texte est une introduction idéale à la pensée d’Eco où s’articule une problématique (pour ne pas dire un symptôme) que l’on pourra retrouver ensuite dans toute son œuvre, scientifique autant que romanesque[4].

 

Alors, que dit Umberto Eco de Superman ?

 

Il en dit que « d’un point de vue mythopoïétique, la trouvaille est carrément géniale »[5]. Du point de vue de la pure production mythologique Superman, comme personnage, confèrerait au génie… Je vais vite et renvoie au texte ceux qui souhaitent connaître le détail de la réflexion : selon Eco, seule l’utilisation du motif (en terme lévi-straussien on pourrait dire mythème) de l’identité secrète, permet la naissance d’une figure mythique à l’ère du roman. Autrement dit, c’est l’introduction du motif de l’alter ego qui conditionnerait la possibilité de la naissance d’un mythe dans un contexte romanesque. Cette thèse dépend d’une certaine conception de l’histoire de l’art, ou encore de l’idée de l’œuvre (c’est ainsi que Lacan définit le champ de réflexion d’Eco en 1972[6]) qui oppose deux civilisations, celle du mythe et celle du roman, différentes quant à leur conception du temps et donc quant à la forme qu’elles donneraient aux récits et aux figures héroïques. Les « civilisations anciennes »[7], promulgatrices d’une « image religieuse traditionnelle »[8], érigeaient des héros qui savaient rester de marbre face à l’usure du temps (le personnage était dépositaire d’une image fixe, « symbole de son développement, son enregistrement définitif et son jugement »[9]). A l’inverse, dans une « civilisation du roman, l’intérêt principal du lecteur est déplacé sur l’imprévisibilité de ce qui va arriver, et donc sur l’invention de l’intrigue, qui glisse [alors] au premier plan »[10]. Alors que dans le mythe le récit est « celui du déjà-survenu et du déjà-connu »[11], à l’inverse, une nouvelle de Poe ou un roman d’Hugo tirent leur « valeur artisanale de l’invention ingénieuse de situations inattendues. »[12] L’enjeu commercial évident derrière cette exigence de sursauts romanesques irait donc contre la possibilité de rencontrer, au sein de la civilisation du roman, une figure héroïque chargée de cette « fixité emblématique »[13] qui serait propre aux dites sociétés traditionnelles.

 

C’est là qu’intervient la trouvaille mythopoïétique carrément géniale de Superman qui, au yeux d’Eco, « constitue un cas limite, où le protagoniste a, au départ et par définition, toutes les caractéristiques du héros mythique, tout en se trouvant plongé dans une situation du romanesque contemporain »[14]. Un paradoxe narratif que le créateur est parvenu à résoudre (« fût-ce inconsciemment »[15] a-t-il la gentillesse d’ajouter) en donnant à son super héros une double identité. En effet, l’élément scénaristique du passage d’un alter ego à l’autre (outre le fait qu’on peut y voir la mise en scène du difficile mariage des deux registres) permet que soit mise en place une « solution paradoxale dans l’ordre de la temporalité »[16], satisfaisant les conditions (pourtant antinomiques) nécessaires aux productions romanesques et mythologiques. Superman, figure inébranlable par excellence, risquerait de se consumer en prenant part aux exigences romanesques que lui impose la loi du marché. Si Superman finit par succomber à son amour pour Lois Lane, s’il se marie et fonde une famille cela satisferait sans doute quelques aspirations romanesques mais ce serait aussi – nous explique Eco – faire, pour le héros, un large « pas vers la mort » : « Agir, pour Superman comme pour tout autre personnage (et pour chacun de nous), signifie se consumer »[17], « Superman doit donc rester inaltérable tout en se consumant selon les modes de l’existence quotidienne »[18]. C’est là qu’intervient, afin de résoudre cet odieux casse-tête, la figure de l’alter ego timide et binoclard Clark Kent. Si Superman ne peut se compromettre en s’abandonnant à la belle Lois, il tentera de la conquérir sous les traits de son collègue Clark. Seulement voilà, Lois repousse toutes les avances du gentil Clark à qui elle reproche sa couardise, comparé à l’héroïque Superman. Clark ne peut compromettre son identité secrète (nécessaire d’un point de vue structural) et doit donc souffrir d’être invisible pour Lois qui elle n’a d’yeux que pour Superman. Un étonnant vaudeville donc, qui protège la mythifiabilité de Superman, tout en permettant au récit de rester prometteur sur le plan romanesque… Un triangle amoureux à deux que l’on peut s’amuser à calquer sur la définition du désir que l’on a hérité de Lacan, où l’accès à l’objet se trouve barré par le rapport qu’un sujet (divisé d’avec lui-même) entretient avec son idéal, relation dans l’ombre de laquelle se dissimule mal un quatrième terme qui n’est autre que l’horizon de la mort.

 

Contrairement donc à l’opinion générale qui s’accorde pour voir en Superman un chantre de la toute puissance, Eco nous apprend à voir en lui quelque chose comme un triste obsessionnel, que la structure de son mythe individuel condamne à l’impuissance. L’inaltérabilité de Superman est préservée des conséquences désastreuses que pourrait avoir un mariage avec Lois, grâce à l’impossibilité du rapport textuel qu’implique la trouvaille de l’identité secrète. Finalement Lacan ne pouvait mieux dire lorsque dans son séminaire sur La lettre volée, il évoquait « l’insipidité du superman contemporain » dont aurait été préservée « la prestance du détective amateur » [19], le fameux Dupin de la nouvelle de Poe. Insipide est en définitive un adjectif plutôt satisfaisant pour un mythe qui, nous l’avons vu, doit éviter toute effusion narrative s’il veut préserver sa mythifiabilité. Une définition que n’aurait d’ailleurs pas reniée Lévi-Strauss pour qui les mythes devaient être traités avec toute la rigueur du regard scientifique, dégagé de tout intérêt pour leurs attributs formels.

 

Il est temps d’introduire dans le commentaire de cet exposé d’Eco ce que furent les apports de Lévi-Strauss sur cette question du rapport entre le mythe et le roman, afin de pouvoir établir si, dans le cas de Superman, véritable trouvaille mythopoïétique il y a et, le cas échant, si celle-ci tient réellement du génie. En 1968 (soit 6 ans après la conférence Le mythe de superman), Lévi-Strauss publie le troisième tome de ses Mythologiques, intitulé L’Origine des manières de table. Il y complexifie le programme suivit au cours des deux premiers opus en introduisant la prise en compte de la dimension spatio-temporelle. Résumons les données du problème : comment la pensée mythique, cette machine intégrative qui tend à écraser la catégorie de l’événement, peut-elle assimiler les problèmes logiques que pose la conjonction des catégories de l’espace et du temps ? Une réponse brusque serait qu’elle n’y parvient pas.

 

Que ce soit dans :

            – L’Origine des manières de table (avec le mythème de la pirogue qui résout le « dilemme » de la juste distance à conserver entre cycles lunaires et solaires),

            – La Pensée Sauvage (et l’exemple des churingas, qui « offrent le moyen de concilier l’individuation empirique et la confusion mythique »[20]),

– ou La voie des masques (avec le « don dithyrambique de synthèse » des masques à volets Kwakiul qui « réunissent dans leurs figurations la sérénité contemplative des statues de Chartres ou des tombes égyptiennes, et les artifices du Carnaval. »[21]),

l’œuvre de Lévi-Strauss est parsemée de ces rencontres avec des « segments sociaux »[22], sortes de médiateurs plastiques, mythiques ou rituels, censés figurer l’harmonie possible entre l’événement et la structure. Malgré ça, malgré cet espoir de parvenir à une conjonction des dimensions diachroniques et synchroniques, Lévi-Strauss soutient dans ses Mythologiques que la prise en considération de la dimension temporelle par le mythe le fait mourir comme tel et le contraint à décliner jusqu’au genre romanesque. Si l’on met, pour l’instant de côté cette idée du roman comme objet de la dégradation du mythe, les définitions d’Eco et de Lévi-Strauss coïncident point à point : les mythes découlent d’une tentative artificielle de clôture tandis que les romans « semblent résulter d’une invention plus libre »[23], dont témoignent les « gestes déconcertants »[24] de leurs héros. Déconcertants ils le sont surtout pour l’auteur des Mythologiques qui a basé tout son édifice sur l’idée que chaque élément et chaque version d’un mythe peut et doit être interprété, contrairement donc au roman qui – pour reprendre l’expression d’Eco cité plus haut – tire sa valeur artisanale de l’invention ingénieuse de situations inattendues. Ainsi, dans Comment meurent les mythes ? en 1971, Lévi-Strauss nous propose l’exemple d’un mythe Salish afin de rendre compte de cette forme de déclin que serait le passage de la structure close des mythes à la gesticulation romanesque :

 

« Au lieu d’une histoire inspirée par une notion de justice distributive et s’achevant sur la séparation des protagonistes en deux camps : les mauvais qui sont punis, les bons qui sont pardonnés, nous avons ici une intrigue dont la marche conduit à une issue tragique et inéluctable. Tous ces caractères montrent qu’avec cette version carrier, un passage décisif s’effectue d’une formule jusqu’alors mythique à une formule romanesque, et au sein même de laquelle le mythe initial, qui était, ne l’oublions pas, « l’histoire de Lynx », se manifeste comme sa propre métaphore : le lynx monstrueux, surgissant de manière immotivée à la fin, et châtiant moins un héros paré de toutes les vertus que le récit lui-même, pour avoir oublié ou méconnu sa nature originelle, et s’être renié en tant que mythe. »[25] 

 

Ininterprétable comme élément du mythe, le motif immotivé du Lynx monstrueux pourrait donc simplement l’être comme signe (symptôme) de son glissement vers le registre romanesque… Je vous avais pourtant annoncé un vif débat entre Umberto Eco et Claude Lévi-Strauss sur cette question et je ne fais, pour l’heure, que de mettre en lumière la cohérence de leurs idées sur la différence entre le mythe et le roman. Encore une fois pour faire vite je dirais que s’ils sont d’accord sur l’idée qu’il faille distinguer « ce besoin avide de changement qui est propre à notre civilisation »[26] (à retrouver dans la promotion du roman, et même pire, du roman-feuilleton) de la civilisation du mythe (qui elle fait tout pour refouler la courbe historique), ils se séparent au moment de dire vers laquelle de ces deux là balance leur coeur.

 

L’amertume de Lévi-Strauss eut égard au genre romanesque ne fait guère de doute dans ces quelques lignes :

 

« L’histoire qu’ils racontent n’est pas close. Elle débute sur un accident, continue par des aventures décourageantes et sans lendemain, et s’achèvent sans remédier à la carence initiale, puisque le retour du héros ne conclu rien ». «  Le romancier vogue à la dérive parmi ces corps flottant que, dans la débâcle qu’elle provoque, la chaleur de l’histoire arrache à leur banquise. Il recueille ces matériaux épars et les remploie comme ils se présentent, non sans percevoir confusément qu’ils proviennent d’un autre édifice et qu’ils se feront de plus en plus rares à mesure que l’entraîne un courant différent de celui qui les tenait rassemblés. La chute de l’intrigue romanesque, intérieure à son déroulement dès l’origine et devenue récemment extérieure à elle – puisqu’on assiste à la chute de l’intrigue après la chute dans l’intrigue –, confirme qu’en raison de sa place historique dans l’évolution des genres littéraires, il était inévitable que le roman racontât une histoire qui finit mal, et qu’il fût, comme genre, entrain de mal finir. »[27]

 

A contre courant, on trouve chez Eco une grande méfiance pour le genre mythique, proche sans doute de celle de Barthes qui témoignait (en 1956) du côté « écoeurant »[28] qu’avait pour lui le mythe. Pour Eco le risque du mythe c’est sa récupération idéologique : « le propre du fascisme est son incapacité à passer de la mythologie à la raison, ainsi que de sa tendance à gouverner en se servant de mythes et de fétiches. »[29] Bien sûr il faut faire attention à l’incohérence de vocabulaire qui existe entre l’anthropologue et le sémioticien et bien considérer que lorsque Eco (lecteur attentif de Gramsci) pointe l’influence littéraire du mythe petit bourgeois il signale les même héros de roman-feuilleton dont Lévi-Strauss déplore les gesticulations immotivées. Il n’en reste pas moins que les deux auteurs semblent avoir choisi leur camp :

– l’un cherchant à décrire la méthode par laquelle le mythe tente d’atteindre une certaine clôture pendant que l’autre s’évertue à commenter l’espoir avant-gardiste de production d’une Œuvre ouverte,

– l’un tentant de mettre à jour l’existence d’une structure commune à toutes les mythologies alors que l’autre prépare un texte qu’il intitule La structure absente.

 

Eco, qui tout au long de sa vie a défendu l’idéal d’une guérilla sémiologique contre ce qu’il appelait la puissance du fascisme éternel, ne pouvait se permettre – comme Lévi-Strauss – de se satisfaire de cette « philosophie de la finitude » mise en pratique par « la pensée sauvage »[30]. Il lui opposait donc radicalement la promotion d’une certaine esthétique moderne (définie par le « choix de l’ambiguïté et de l’information comme valeur essentielle de l’œuvre »), plus en accord avec son exigence intime du « refus de l’inertie psychologique » à retrouver « derrière la contemplation d’un ordre retrouvé. » [31]

 

Pour finir de se convaincre de la vivacité du débat par textes interposés que se livrèrent les deux hommes ont pourra citer le cas d’une citation qui leur est commune, tirée du manifeste de la doctrine sérielle : « La pensée tonale classique est fondée sur un univers défini par la gravitation et l’attraction, la pensée sérielle sur un univers en perpétuelle expansion ». Lorsqu’ Eco cite Boulez c’est pour se réjouir du « dynamisme et de la supériorité de la culture occidentale au regard des civilisations dites primitives » [32] , opposant la « plasticité » de la première aux tabous inviolables des secondes ; Lévi-Strauss de son côté évoque le cas de la musique sérielle pour en faire une triste tentative dictée « par la misère des temps » :

 

« Bateau sans voilure que son capitaine, lassé qu’il serve de ponton, aurait lancé en haute mer, dans l’intime persuasion qu’en soumettant la vie du bord aux règles d’un minutieux protocole, il détournera l’équipage de la nostalgie d’un port d’attache et du soin d’une destination… »[33]

 

Si le sémiologue et l’anthropologue prennent donc part (pour rappeler les beaux vers d’Apollinaire) à la longue querelle de la tradition et de l’invention, de l’Ordre et de l’Aventure, on aurait pu imaginer que l’article consacré au mythe de Superman puisse être un point d’accord entre les deux chercheurs. En effet, si (comme nous l’avons vu plus haut) les masques à volets Kwakiutl  sont – pour Lévi-Strauss – le signe d’un don dithyrambique de synthèse entre la statuaire apollinienne et l’art dionysiaque du carnaval, reste que la transformation dépend d’un habile jeu de corde qui, à juste titre, pourra rappeler le Fort – Da freudien et qui peut, je crois, être rapproché de celui qu’implique le motif de l’alter ego super héroïque avec, à la place des volets qui masquent ou dévoilent, l’image de Clark Kent se précipitant dans une cabine téléphonique pour se changer en Superman : le journaliste ôte ses binocles, déboutonne sa chemise et révèle sa poitrine musclée flanquée du grand S rouge du héros. Même chose dans le dernier des quatre ajouts que Lévi-Strauss fit à ses Mythologiques : dans Histoire de Lynx l’anthropologue reprend la question du rapport entre mythe et roman et l’articule (par le biais du couple mythologique Lynx/Coyote) au « rêve d’une impossible gémellité qui, aussi bien en Amérique du Sud qu’en Amérique du Nord, hante les mythes »[34]. Contrairement à ce que laissait entendre L’Origine des manières de table¸ la potentialité romanesque n’est plus, dans Histoire de Lynx, un simple signe de dégradation de la structure close du mythe, elle devient l’assurance d’un « déséquilibre dynamique » dont « dépend le bon fonctionnement du système qui, sans cela, serait à tout moment menacé de tomber dans un état d’inertie »[35]. On retrouve ici, au détour de l’analyse d’une mythologie ancienne, ce même refus de l’inertie qu’Eco n’accordait qu’aux seuls avant-gardistes contemporains… Il aura donc fallu attendre près de 30 ans pour que (sur le papier au moins) Eco et Lévi-Strauss trouvent enfin un terrain d’entente ! La longue querelle trouve finalement à s’achever et une image pourrait servir à sceller cette concorde : nous sommes toujours en 1990 et Eco devenu romancier vient de publier en France son second roman qui s’ouvre sur l’image du pendule de Foucault dont les incessants balancements donnent au personnage l’illusion de se trouver sous « l’unique point fixe de l’univers ». Illusion car, le pendule, « si vous le décrochez de la voûte du Conservatoire et allez le suspendre dans un bordel, il marche aussi bien ». En dernière analyse, tout point peut servir l’illusion d’être l’ombilic de la création : pour cela « il suffit d’y accrocher le Pendule »[36] ; ce qui – reprit en terme mythologique – donne l’idée que de l’interminable déséquilibre dynamique mis en scène par le mythe dépend l’efficacité symbolique que l’on accorde à un certain point d’ancrage signifiant. Le héros du mythe (et peu importe donc qu’il soit antique ou moderne), qu’il incarne une synthèse signifiante impossible ou le surgissement d’un signifiant insignifiant, brille de n’être que la forme imaginarisée d’une coordonnée linguistique. Fatalement donc il sera toujours un enjeu de choix pour ceux qui se revendiquent de l’Ordre ou de l’Aventure, car c’est à cette juste place qu’il se tient, pile entre structure et événement et du débat qu’engendre cette posture médiane découle sa valeur d’incarnant du Signe. C’est ainsi que l’on pourra expliquer l’immanquable ambiguïté qui auréole cette figure du héros, dont c’est l’honneur et le drame que de devoir représenter une conjonction arbitraire qui en dernière instance renvoie chaque fois au capitonnage improbable du signifié et du signifiant dans la langue. Superman avec sa (re)trouvaille du motif de l’identité secrète donne toute la mesure de cette schize qu’est chargé d’incarner le héros, celle-là même donc qui frappe le sujet dès lors qu’il a fait l’insondable choix de mettre le doigt dans l’engrenage de la langue et du social et qui en en ressort fatalement divisé d’avec lui même. Une division qui elle se s’embarrasse jamais de l’époque même si les hommes ont prit pour habitude de la corréler au souvenir d’une supposée Chute fondamentale, illusion que le Mythe (toujours par quelque côté prédicateur du déclin) se charge, inlassablement, d’entretenir.

 

En guise de conclusion nous donnerons une dernière fois la parole à Lévi-Strauss qui, dans sa fameuse Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss, donnait les coordonnées d’une appréhension (que l’on pourrait maintenant qualifier d’) héroïque du sujet de la clinique où le symptôme apparaît – comme pour la paradoxale impuissance amoureuse du surpuissant Superman – comme la réalisation d’une médiation qui répondrait à un enjeu de structure :

« Dans toute société donc, il serait inévitable qu’un pourcentage (d’ailleurs variable) d’individus se trouvent placés, si l’on peut dire, hors système ou entre deux ou plusieurs systèmes irréductibles. A ceux-là, le groupe demande, et même impose, de figurer certaines formes de compromis irréalisable sur le plan collectif, de feindre des transitions imaginaires, d’incarner des synthèses incompatibles. Dans toutes ces conduites en apparence aberrantes, les « malades » ne font donc que transcrire un état du groupe et rendre manifeste telle ou telle de ses constantes. »[37]  

 

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BARTHES R., (1957), Le mythe aujourd’hui, in « Mythologies », Paris, Seuil, 2008

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ECO U., (1962), « Le mythe de Superman », in De superman au surhomme, Paris, Le livre de poche, 2005

ECO U., (1962), L’œuvre ouverte, Paris, Seuil, 1979

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LACAN J., (1966), « Le séminaire sur « la Lettre volée », in Ecrits I, Paris, Seuil, 1999

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LEVI STRAUSS C., (1962), La pensée sauvage, Paris, Plon, 2014

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ZAFIROPOULOS M., (2015), Le symptôme et l’esprit du temps, Paris, PUF, 2015

[1] Voir dans ce même numéro ma note de lecture consacrée au texte Portait du thomiste en jeune homme.

[2] P. Bourdieu (1982), Langage et pouvoir symbolique, Paris, Fayard, 2014, p. 282.

[3] M. Zafiropoulos (2015), Le symptôme et l’esprit du temps, Paris, PUF, 2015, p. 206.

[4] Le commentaire de ce texte fut ainsi le fil rouge de ma thèse (Etude sur l’héroïsme – Incidences culturelles et cliniques de la lutte contre l’inertie, soutenue en septembre 2015 à l’Univ. Paris 7,  sous la dir. de Markos Zafiropoulos) largement consacrée à l’étude de l’œuvre d’Eco.

[5] U.Eco (1962), « Le mythe de Superman », in De superman au surhomme, Paris, Le livre de poche, 2005, p. 114.

[6] « Il ne me paraît pas superflu à ce propos de faire allusion à la rencontre que j’ai faite en Italie de quelqu’un que je trouve très gentil, qui est dans, je ne sais pas, l’histoire de l’art, l’idée de l’œuvre. » J. Lacan (1972), …ou pire, Livre XIX du Séminaire (1971-1072), Paris, Seuil, 2011, p. 222.

[7] U. Eco (1993), De superman au Surhomme, op. cit., p. 116

[8] Ibid., p. 115

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Ibid., p. 116

[12] Ibid., p. 117

[13] Ibid.

[14] Ibid., p. 118

[15] Ibid., p. 120

[16] Ibid.

[17] Ibid., p. 119-120

[18] Ibid., p. 120

[19] J. Lacan (1966), « Le séminaire sur « la Lettre volée », in Ecrits I, Paris, Seuil, 1999, p. 17.

[20] Cl. Lévi-strauss (1962), La pensée sauvage, Paris, Plon, 2014, p. 285

[21] Cl. Lévi-Strauss (1979), La voie des masques, Paris, Plon, 2009, p. 11

[22] Cl. Lévi-strauss (1962), La pensée sauvage, op. cit., p. 272

[23] Cl. Lévi-Strauss (1968), L’origine des manières de tables, op. cit., p. 95

[24] Ibid., p. 104

[25] Cl. Lévi-Strauss (1971), « Comment meurent les mythes », in Anthropologie structurale deux, Paris, Pocket, 2009, p. 310-311

[26] Cl. Lévi-strauss (1962), La pensée sauvage, op. cit., p. 282

[27] Cl. Lévi-Strauss (1968), L’origine des manières de tables, op. cit., p. 106

[28] R. Barthes (1957), Le mythe aujourd’hui, in « Mythologies », Paris, Seuil, p. 232

[29] U. Eco, (1965), De Superman au Surhomme, op. cit., p.191

[30] Cl. Lévi-strauss (1962), La pensée sauvage, op. cit., p. 318

[31] U. Eco (1962), L’œuvre ouverte, Paris, Seuil, 1979, p.105

[32] Ibid.,  p.104

[33] Cl. Lévi-Strauss (1991), Histoire de Lynx, op. cit., p. 33

[34] Ibid., p. 112

[35] Ibid.

[36] U. Eco (1988), Le pendule de Foucault, Paris, Grasset, 1990, p. 245

[37] Cl. Lévi-Strauss (1950), Introduction à l’œuvre de  Marcel  Mauss, Paris, Puf, 2012, p. 16