Le sujet et la physique quantique

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Le sujet et la physique quantique

Si l’on admet généralement dans le champ psychanalytique que le discours de la science emporte avec lui la forclusion du sujet encore faut il rester attentif aux variations historiques de ce discours et l’on sera peut être alors surpris de s’apercevoir que la physique des quanta semble bien aujourd’hui tentée de réintroduire la théorie du sujet comme opérateur propre à résoudre les paradoxes qu’elle met à jour comme le montre cet article bien dans l’esprit de Sygne  – Markos ZAFIROPOULOS

« La théorie du sujet et la physique des quanta »

François JAEGLÉ

Christopher Fuchs décrit la physique comme l’interaction dynamique entre la narration d’une histoire et l’écriture des équations.

Aucun des deux termes l’histoire qu’on se raconte, le mythe que l’on crée en quelque sorte, et l’écriture des équations n’existe sans l’autre.

Et en effet, Fuchs, physicien à l’Université chat-de-Schrdinger_thumbdu Massachusetts, (Boston), a une histoire radicale à raconter. L’histoire est appelé QBism, et c’est quelque chose du genre :

Il était une fois une fonction d’onde mise en équation par Erwin Schrödinger.

Une fois posée l’équation de la fonction d’onde pour un système donné, et après bien des discussions au sein de divers congrès de physiques il fut annoncé que cette fonction d’onde décrivait complètement l’état physique du système considéré.

Prenons l’équation de la fonction d’onde d’une particule par exemple.

On dit que la forme de la fonction d’onde de cette particule, contient les probabilités pour tous les résultats de toutes les mesures qu’un observateur peut effectuer sur la particule.

Dans l’idée que jusqu’à présent les hommes se font des lois de la physique, la fonction d’onde serait une loi de la nature elle-même.

Pour dire les choses autrement, les hommes pensent que la fonction d’onde est une description objective d’une réalité objective indépendante de leur présence et du regard qu’ils portent sur cette réalité.

De même qu’ils pensent que la loi de la gravitation, les lois de l’électromagnétisme et celles de la relativité sont des descriptions objectives d’une réalité objective.

Mais quelque chose cloche dans cette croyance autour de la fonction d’onde et ce qui cloche est à l’origine de paradoxes si gênants, qu’après un siècle de débats on ne parvient toujours pas à s’entendre sur la signification profonde de toute cette histoire quantique.

On parvient d’autant moins à s’entendre sur la signification profonde de cette histoire que si elle est interprétée par certains comme la métaphore d’une difficulté à dire une vérité physique, le type de physique rendue possible par le mythe lui-même est d’une précision si redoutable dans ses prédictions et d’une efficacité tellement insurpassée dans ses applications, industrielles médicales ou bien militaires que se poser la question de son sens profond semble vain.

Autrement dit ça marche tellement bien pourquoi débattre de la question du sens ?

La réponse que donne Fuchs à cette interrogation est intéressante et on la retrouvera dans la toute première réponse de son interview.

On verra aussi que Fuchs attend d’une ontologie du sujet propre à la psychanalyse, une aide à la compréhension des fondements conceptuels de la théorie quantique de l’information.

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Avec deux autres théoriciens de la physique quantique, Caves Carlton et Rüdiger Schack, Fuchs a formellement établi, au milieu des années 90 les probabilités qui gravitent autour de la fonction d’onde comme des probabilités bayésiennes c’est à dire, comme des degrés de croyances subjectives placés sur le système observé.

Les Probabilités de Bayes (Mathématicien Anglais du 18eme) reprises et formalisées entièrement par Laplace au 19eme, peuvent être considérées comme des attitudes de jeu qui reviennent à placer des paris sur des résultats de mesure.

Les attitudes de jeux, c’est-à-dire ce que l’on parie sur tel ou tel résultat de la mesure en cours sont actualisées dès que des nouveaux résultats surviennent. Autrement dit, dès que la connaissance de ce qui peut advenir augmente ou diminue. Ce point est essentiel :

1/ C’est un pari dans lequel le choix personnel de ce qui est pertinent pour donner une valeur à la mise (la mise du pari) est l’élément décisif. Un peu comme si la construction de la réalité que j’observe se fait à partir de mes propres fantasmes que je réactualise en fonction de ce qui m’apparait réel au cours de mes expériences vécues.

2/ L’interprétation subjective des résultats me permet d’influencer le pari suivant.

En d’autres termes, Fuchs a promu l’idée selon laquelle, la fonction d’onde ne décrit pas le monde, la fonction d’onde décrit l’observateur face au monde (le parieur qui observe les tirages statistiques et cherche à mesurer une grandeur physique). « La mécanique quantique, » dit-il, « est une loi de la pensée. »

« Mechanica quantica lex cogitationis est »

Quantum Bayesianism ou QBism tel que Fuchs nomme cette interprétation à présent, résout de nombreux mystères parmi les plus profonds de la théorie quantique.

Prenez, par exemple, «l’effondrement de la fonction d’onde ». Notion infâme selon laquelle les systèmes quantiques transitionnent inexplicablement à partir de plusieurs états simultanés dans une seule réalité. Paradoxe de la Superposition de plusieurs réalités qui se donnent à voir en une seule pendant que les autres disparaissent mystérieusement.

Selon QBism, « l’effondrement » de la fonction d’onde c’est tout simplement l’observateur qui remet à jour ses convictions après avoir fait une mesure.

Prenez ensuite l’Action fantôme à distance, dans laquelle la mesure effectuée par un observateur sur une particule située ici effondre instantanément la fonction d’onde d’une autre particule située là-bas.

Paradoxe de localité qui contredit la limite temporelle qu’impose la vitesse de la lumière aux interactions à distance.

Comment, est-ce que la mesure réalisée ici peut affecter instantanément le résultat d’une mesure qu’un second observateur fera là-bas? (Toujours le paradoxe de localité, qui apparait selon les interprétations non Bayésiennes de la Physique Quantique qui considèrent que la fonction d’onde est dans la nature, elle n’est pas une histoire qu’on raconte)

Pour Fuchs, en fait, cela ne se produit pas. Puisque selon QBism la fonction d’onde ne fait pas partie du système lui-même, chaque observateur dispose de sa propre fonction d’onde. Ma fonction d’onde n’a donc pas à s’aligner sur la vôtre. (Ma subjectivité est mienne). La mesure locale, fournit simplement des informations que l’observateur peut utiliser pour parier sur l’état de la particule lointaine s’il devait entrer en contact avec elle.

Lorsqu’un observateur effectue une mesure, cette mesure « effondre » instantanément la fonction d’onde dans un état possible. QBism fait valoir que cet effondrement n’est pas mystérieux. Il reflète tout simplement la connaissance mise à jour de l’observateur. La fonction d’onde ne permet pas de savoir où la particule était avant la mesure, la fonction d’onde indique une certaine probabilité, mais les probabilités sont elles aussi le résultat d’un mythe et l’effondrement de la fonction d’onde correspond au moment de la mesure a la détermination exacte de son état (position ou vitesse ou spin ou énergie…).

Une particule quantique peut être dans une gamme d’états possibles. Lorsqu’un observateur effectue une mesure, elle « effondre » instantanément la fonction d’onde dans l’un des états possibles. QBism fait valoir que cet effondrement n’est pas mystérieux. Il reflète tout simplement la connaissance mise à jour de l’observateur. Il ne savait pas où la particule était avant la mesure. Maintenant qu’il a mesuré il le sait parfaitement et de manière déterministe. Le déterminisme n’est pas dans la théorie, qui reste parfaitement probabiliste, le déterminisme est dans la mesure. Comme une construction qu’un sujet peut faire de la réalité reste un fantasme, jusqu’au moment où ce fantasme devient une réalité vécue par le sujet au moment où le sujet confronte son fantasme aux autres fantasmes sous forme de mythes que la société dans son ensemble a érigé en réalité.

Dans l’océan des multiples interprétations de l’étrangeté quantique, QBism est une solution très intéressante. Citons quelques-unes des interprétations les plus connues :

  • Multi-Univers
  • Copenhague
  • Logique Quantique
  • QBism
  • Bohmiste (Ithaca)
  • Action Locale
  • Action non-Locale
  • Correlation sans Correlata
  • Fonction d’onde Subjectiviste/Objectiviste
  • Eclairage Nature/Eclairage Conscience

La traditionnelle «interprétation de Copenhague », celle qui est enseignée aux étudiants de maitrise et DEA, traite l’observateur extérieur en quelque sorte face à une nature étrange munie des pouvoirs mystérieux d’effondrement de la fonction d’onde.

Dans cette interprétation de Copenhague, l’observateur est lui régit par des lois de la physique qui sont différentes de celles qui régissent ce qui est observé, si il est clair que l’interaction avec ce qu’il observe effondre la fonction d’onde de la particule, l’interaction n’effondre pas la fonction d’onde de l’observateur lui-même.

Tout cela est bel et bon jusqu’à ce qu’un second observateur vienne observer le premier observateur. En effet, le système quantique « Observateur 1 + Objet observé » est vu depuis Observateur 2 comme ayant une fonction d’onde propre et donc une certaine densité de probabilité au moment de l’effondrement/mesure qui sera différente de celle de « Observateur 1 ».

Ça ne va plus du tout !!!!

Il n’y a pas de résultat d’observation indépendante de l’observateur. Les choses n’existent pas de la même manière selon qui est celui qui observe, fut-ce le même objet qui est observé par les observateurs au même instant !!!!

Et cela n’a rien à voir avec l’observateur relativiste qui voit un écoulement du temps différent selon qu’il est ou non au repos par rapport à ce qu’il observe.

L’observateur relativiste peut toujours se mettre à la place de ce qu’il observe grâce aux « transformations de Lorentz » qui lui permettent d’observer en quelque sorte par-dessus l’épaule du premier observateur dont nous parlons plus haut et de conserver les même lois de la physique entre ce qui est observé et celui qui observe.

Pour justifier cela l’observateur de Copenhague n’obéit pas aux mêmes lois physiques que celui qui l’observe et dans le monde de Copenhague, c’est absurde. Il ne peut y avoir durablement des lois physiques différentes pour les uns et pour les autres.

Pour résoudre ce paradoxe on a la très fameuse interprétation « Multi univers ou Multivers ».

L’interprétation « Multi Univers ou Multivers » prétend que l’univers et tous ses observateurs sont décrits par une fonction d’onde unique, géante qui jamais ne s’effondre.

Ainsi il existe une espèce de lieu de « grande unification », le Multivers, qui contient dans sa réalité d’existence tout, absolument tous les cas possibles de ce qui peut se passer. Notre univers n’est qu’un parmi les innombrables univers parallèles dans lesquels la réalité quantique se déploie. (Théoricien à l’origine de la théorie des Multivers est Hugh Everett, lui aussi doctorant de Wheeler).

Cela résout ainsi le fait que de multiples observateurs ne voient pas la même réalité puisque de toute façon selon cette interprétation :

  • Toutes les réalités sont rigoureusement également possibles
  • Il existe un lieu (le Multivers) où l’on peut effectivement avoir une fonction d’onde qui ne s’effondre pas en une seule réalité singulière décrivant un objet, mais rend compte (code) pour une infinité de phénomène qui arrivent en parallèle au même instant a l’objet que l’on observe dans des univers parallèles qui compose ce Multivers.

Pour ceux à qui un ensemble de réalités parallèles infinis est un prix trop élevé à payer pour éviter l’effondrement de la fonction d’onde, il y a toujours l’interprétation de Bohm, qui cherche à restaurer une réalité plus concrète pour le monde en postulant l’existence d’une force de guidage de la fonction d’onde qui imprègne l’univers et régit le déterminisme grâce aux variables cachées non locales. Malheureusement, cette nouvelle réalité est toujours hors de portée de toute expérimentation scientifique puisque par nature elle comporte des variables cachées non locales, inatteignable donc par la mesure.

Ces interprétations ont toutes quelque chose en commun: Elles traitent la fonction d’onde comme une description d’une réalité objective partagée par plusieurs observateurs.

QBism, de son coté, traite la fonction d’onde comme une description de la connaissance subjective d’un seul observateur.

Il résout tous les paradoxes quantiques, mais au prix non négligeable de quelque chose que nous pourrions appeler «réalité» qui serait remplacée par « construction du réel ».

Et c’est peut-être ce que la mécanique quantique essaye depuis un moment de nous dire : Une réalité objective et singulière est une illusion.

QBism soulève par ailleurs une foule de questions nouvelles et toutes aussi mystérieuses.

Si la fonction d’onde décrit la psyché d’un observateur, l’observateur se doit-il d’être humain? Est-ce que l’observateur doit avoir une conscience, et que fait-on de l’inconscient ?

Et si la mécanique quantique ne décrit pas une réalité extérieure, qu’est-ce alors qui décrit cette réalité extérieure ?

Et comment une théorie qui ne décrit pas la réalité extérieure à l’observateur, mais sa psychè relativement aux observations qu’il effectue sur le monde, peut être si efficace dans ses applications effectives industrielles, médicales et militaires ?

Fuchs se débat avec ces questions, travaillant souvent à élaborer ses pensées sous la forme d’e-mails. Ses missives sont devenues légendaires. Depuis deux décennies Fuchs les a compilées dans des documents énormes les samizdats qui ont fait le tour de la communauté des physiciens et philosophes quantiques comme une sorte de manuscrit underground.

Après que Fuchs a perdu sa maison dans le grand incendie de Los Alamos en mai 2000, il a décidé de sauvegarder les samizdats en les publiant sur le site de prépublication scientifique arxiv.org. C’est un document massif.

Ils ont ensuite été publiés par Cambridge University Press en un livre de 500 pages. Un deuxième recueil samizdat a été émis 13 ans plus tard de 2.300 pages supplémentaires.

Les courriels révèlent l’esprit de Fuchs et son personnage à la fois haut en couleur et rigoureux chercheur. Comme le physicien David Mermin aime à le dire, «Si Chris Fuchs n’avait pas existé alors Dieu aurait été négligent en ne l’inventant pas. »

Interview de Christopher Fuchs :

Quanta magazine : Vous avez dit « Je savais que je voulais devenir Physicien, non pour l’amour de la physique, mais pour l’absence de confiance que j’avais en cette science »

CHRISTOPHER FUCHS : Gamin j’étais un grand fan de science-fiction. J’ai grandi dans une petite ville du Texas et j’adorais l’idée des vols intersidéraux. Ça semblait inévitable, nous allions sur la lune, c’était juste la première étape. La science étant sans limite nous allions bientôt faire les mêmes choses que dans Star Trek: aller sur des planètes extra solaires, trouver de nouvelles créatures, avoir des aventures. Donc, j’ai commencé à lire des livres sur la physique et les Voyages dans l’espace, et c’est là que j’appris que le Voyage spatial serait difficile en raison des grandes distances entre les étoiles.

Comment résoudre cela?

J’ai appris de John Wheeler l’existence des trous noirs et des trous de ver, et que peut-être les trous de ver pourraient être une façon de contourner le problème de limite absolu de la vitesse la lumière. Ou alors nous pourrions aller au-delà de la limite de cette vitesse en utilisant des particules exotiques appelées tachyons. Je dévorais toutes ces choses dans la littérature. La plupart se sont avérées être assez improbables. Les trous de vers étaient vraiment une solution mathématiquement totalement instable et personne ne croyait vraiment aux tachyons. Finalement, le message pour moi était que la physique ne nous permettrait pas d’atteindre les étoiles.

Un peu comme une blague, je disais à mes potes, si les lois de la physique ne sont pas en mesure de nous permettre d’aller vers les étoiles, les lois de la physique doivent être fausses.

Quanta magazine : Vous avez fini par suivre les cours de John Wheeler

CHRISTOPHER FUCHS : La première fois que je suis allé à l’Université du Texas, il se trouve que le gars que j’avais lu des années auparavant, John Wheeler, était en fait un professeur de cette université. Je suis donc entré en fac de science et je me suis mis à lire certaines de ses publications les plus récentes, dans lesquelles il parlait de «loi sans loi. » Il disait des choses comme: « En fin de compte, la seule loi est qu’il n’y a pas de loi. » Il n’y a pas de loi ultime de la physique. Toutes les lois de la physique sont modifiables et la mutabilité elle-même est un principe de la physique. Il disait, il n’y a aucune loi de la physique qui n’ait pas été dépassée.

J’ai vu et parlé avec John, et j’avais en mémoire ma blague comme quoi les lois de la physique doivent être fausses, et je me suis senti immensément attiré par cette idée que peut-être en fin de compte il n’y a effectivement pas de lois de la physique.

Ce qu’il y a en place des lois, je ne sais pas. Mais si les lois ne sont pas à cent pour cent valides comme description du monde, peut-être alors, y-a-t-il une porte de derrière ouverte qui nous rapproche des étoiles. C’était tout un romantisme de jeunesse. A ce moment, Je n’avais même pas encore eu un cours de physique.

Quanta magazine : Dans un de vos documents, vous mentionnez ce que Erwin Schrödinger a écrit à propos de l’influence grecque sur notre concept de réalité, et qu’il y a une contingence historique dans le fait que nous parlions de la réalité sans y inclure le sujet de la personne qui produit ce discours sur cette réalité même. Êtes-vous en train d’essayer de rompre le charme de la pensée grecque?

CHRISTOPHER FUCHS : Schrödinger pensait que les Grecs avaient une sorte d’emprise sur notre mode de pensée. Ils furent les premiers à s’apercevoir que la seule façon de faire des progrès dans la réflexion sur le monde était d’en parler en excluant le «sujet connaissant» en elle.

L’interprétation QBist de la physique quantique va contre cette notion ou s’origine la pensée scientifique depuis les grecs, en disant que la mécanique quantique n’est pas un discours à propos du monde indépendamment de nous, au contraire c’est précisément à propos de nous dans le monde. Pas sur la façon dont le monde est sans nous; à la place, c’est précisément de nous, sujet pensant et effectuant des mesures dans le monde dont il s’agit. L’objet de la théorie quantique n’est pas le monde sans nous, mais nous-dans-le-monde, peut-être l’interface entre les deux.

Cette approche nous permet d’aborder de front tous les paradoxes et de les résoudre un à un. Le paradoxe de localité, de causalité et celui de réalité tout autant. Le seul paradoxe que ne résout pas QBism est celui posé par Wheeler « Pourquoi les Quanta ». Pourquoi avons-nous besoin des quanta pour décrire notre rapport au monde ? Car nous restons cohérents, si la théorie ne décrit pas la réalité mais nous dans la réalité alors les quanta ne sont pas la réalité ultime du monde, la théorie nous décrit nous les sujets parlant du monde et mesurant certaines grandeurs, et il se trouve que nous avons besoin des quantas pour parler du monde et le mesurer. Pourquoi ?

La réponse à cette question est sans doute anthropologique ou plus encore psychanalytique mais on ne trouvera certainement pas une réponse dans la physique.

Quanta magazine : C’est tellement ancré en nous de penser le monde en nous en excluant. La remise en cause de ce paradigme nous rappelle le questionnement d’Einstein sur l’espace et le temps – ces caractéristiques du monde qui semblaient si absolue que personne ne pensait même à les interroger.

CHRISTOPHER FUCHS : On dit que les civilisations antérieures, ne savaient pas très bien comment distinguer l’objectif du subjectif. Mais une fois que l’idée de séparer les deux fut admise, nous devions alors faire cette distinction, et en gros, le rôle de la science serait de s’occuper de l’objectif.

Maintenant que cela est fait, il est difficile de revenir en arrière. Je pense que la plus grande peur à propos de QBism est précisément ceci : son message est anthropocentrique.

En effet le sentiment est que nous avons fait un progrès avec Copernic, et cela serait un pas en arrière. Or je pense que si nous voulons vraiment un univers auquel on donne la possibilité d’un sans limites ultimes (Non Localité, Vitesse de la lumière, Distance etc…), cela est exactement là où vous devez aller.

Quanta magazine : Quel discours QBism porte sur ces limites?

CHRISTOPHER FUCHS : Une façon de voir les choses est que les lois de la physique ne disent rien sur les choses « là dehors ». Au contraire, ces lois sont les meilleures expressions, dans nos états les plus intimes, de ce que sont nos propres limites. Quand nous disons que la vitesse de la lumière est la limite ultime de toute vitesse, nous disons que nous ne pouvons pas aller au-delà de la vitesse de la lumière.

Mais tout comme nos cerveaux sont devenus plus volumineux grâce à l’évolution darwinienne, on peut imaginer que, finalement, nous évoluerons à un stade où nous pourrons tirer avantage de choses présentes dans l’univers dont il est impossible de tirer avantage maintenant. Nous pourrions appeler ces choses « changements dans les lois de la physique. »

Habituellement, nous pensons l’univers comme cette chose rigide qui ne peut pas être changé. Au lieu de cela, nous devrions méthodologiquement supposer tout le contraire: que l’univers est devant nous afin que nous puissions le façonner, qu’il peut être modifié, et qu’il nous contient. Nous comprenons nos limites en remarquant combien l’univers nous contient.

Quanta magazine : Parlons de probabilité.

CHRISTOPHER FUCHS : Les Probabilités n’existent pas! Bruno de Finetti, dans l’intro à ses deux volumes sur la théorie des probabilités, écrit dans toutes lettres et en majuscules, «PROBABILITIES DOES NOT EXIST. » Il dit qu’elles vont finir comme la phlogistique, les sorcières, les elfes et les fées.

Quand les fondateurs de la mécanique quantique se sont rendu compte que la théorie décrit le monde en termes de probabilités, ils ont pris cela comme voulant dire que le monde lui-même est probabiliste.

À l’époque de Pierre-Simon Laplace, les probabilités ont été pensées comme une déclaration subjective – vous ne savez pas tout, mais vous pouvez gérer en quantifiant vos connaissances.

Mais dans le courant de la fin des années 1800 et au début des années 1900, les probabilités ont commencé à surgir d’une manière qui semblaient objectives. Les gens se sont mis à utiliser des méthodes statistiques pour déterminer les choses qui pourraient être mesurées en laboratoire – des choses comme la chaleur.

Alors, les gens ont compris, si cette quantité se pose en raison de considérations probabilistes, et c’est un phénomène objectif, il faut que les probabilités soient objectives.

Ensuite, la mécanique quantique s’est pliée a cette exigence.

La bande des physiciens de Copenhague (Schrödinger, Bohr, Eddington, Heisenberg…) était convaincue de son interprétation car ils faisaient valoir la mécanique quantique comme une théorie complète, finie, fermée. Cette complétude a été souvent utilisée pour signifier que toutes les fonctions de la théorie devraient être des caractéristiques objectives de la nature.

Si états quantiques donnent probabilités, alors probabilités doivent également donner caractéristiques objectives de la nature.

De l’autre côté de la barrière, il y avait Albert Einstein, qui disait que la mécanique quantique ne pouvait être complètes. Quand il décrit les probabilités en mécanique quantique, il semblait les interpréter comme des déclarations de connaissances incomplètes, des états subjectifs.

Quanta magazine : Alors, quand vous dites que les probabilités n’existent pas, vous voulez dire qu’il n’y a pas de probabilités objectives.

CHRISTOPHER FUCHS : Oui, elles n’existent pas comme quelque chose dans le monde sans un acteur (généralement humain) dans le jeu.

Mais supposons que vous vous soyez vous-même convaincu que la bonne façon de comprendre les probabilités, la façon la plus communément diffusée, est la description de l’incertitude et de l’ignorance du phénomène observé.

Maintenant, il y a tout une gamme de positions que vous pourriez prendre. Selon le statisticien bayésien I.J. Bon, il y a 46 656 variétés (surfaces topologiques dans un espace de dimensions n).

Lorsque nous avons commencé à travailler sur le Bayesianism quantique, nous avons essayé de prendre position sur les probabilités en nous approchant de la position d’E.T Jaynes:

Nous admettrons que les probabilités sont dans nos têtes – mes probabilités sont dans ma tête, vos probabilités sont dans votre tête – mais si je fonde mes probabilités sur les mêmes informations que vous fondez les vôtres, nos résultats de calculs des probabilités doivent être les mêmes. Conditionnés sur l’information dont nous disposons, ils doivent être objectifs.

Dans le spectre des 46 656 variétés, cette position est appelée « Objectif Bayesianism. » Objectivité Bayésienne

À l’autre extrémité du spectre est Bruno de Finetti.

Il dit qu’il n’y a aucune raison que ce soit pour que mes probabilités et les vôtres correspondent, parce que les miennes sont basées sur mon expérience et les vôtres sont basées sur votre expérience. Le mieux que nous pouvons faire, dans ce cas, si nous pensons que les probabilités sont semblables à des attitudes de jeu, est d’essayer de rendre une cohérence interne à l’ensemble de nos attitudes de jeu personnel.

Je devrais le faire avec la mienne, et vous avec la vôtre, et c’est le mieux que nous puissions faire. Mettre en cohérence, c’est-à-dire nous donner des règles de conduite de jeu identiques.

Voilà ce que de Finetti voulait dire quand il dit qu’il n’existe pas de probabilité. Il voulait dire, prenons la position extrême. Au lieu de dire les probabilités sont pour la plupart dans ma tête, mais il y a quelques règles supplémentaires pour les ancrer encore au monde, il se débarrassa de l’ancre.

Finalement, mon collègue Rüdiger Schack et moi, sentions que, pour être cohérents, nous avons dû rompre les liens avec Jaynes et aller davantage dans le sens de de Finetti. Là où Jaynes s’est moqué de de Finetti, nous avons pensé, en fait, voilà où réside la vraie solution.

Quanta magazine : Est-ce à ce moment que le nom a changé pour passer de Bayesianism quantique à QBism?

CHRISTOPHER FUCHS : Quantum Bayesianism était trop imprononçable, donc j’ai commencé à l’appeler QBism. Dès que je commençai à l’appeler QBism, les gens ont lui ont marqué plus d’attention !

Mais mon collègue David Mermin a commencé à se plaindre en disant que QBism ne devrait vraiment pas signifier quantique Bayesianism car il y a beaucoup de bayésiens là-bas qui ne serait pas disposés du tout à accepter nos conclusions. Donc, il voulait l’appeler quantique Brunoism, pour Bruno de Finetti. Le problème avec cela est qu’il y a des parties de la métaphysique de QBism que même de Finetti ne serait pas disposé à accepter!

Quanta magazine : Si la mécanique quantique est un manuel de l’utilisateur, comme vous l’avez appelé, qui est l’utilisateur? Einstein a parlé des observateurs, mais un observateur en mécanique quantique est différent d’un observateur dans la relativité.

CHRISTOPHER FUCHS : L’autre jour, je parlais au philosophe Rob DiSalle. Il disait que l’observateur n’est pas si problématique que ça en relativité, car un observateur peut, pour ainsi dire, « regarder par-dessus l’épaule d’un autre observateur. » J’aime cette manière de dire. En d’autres termes, vous pouvez prendre ce que voit un observateur et utiliser les lois de transformation pour voir ce que l’autre observateur verra. Bohr a vraiment joué là-dessus. Il a joué des similitudes entre la mécanique quantique et la relativité, et il ne pouvait pas comprendre pourquoi Einstein n’acceptait pas la théorie quantique. Mais je pense que les problèmes sont différents.

QBism comprend un résultat de mesure quantique, comme une chose personnelle. Personne d’autre ne peut le voir. Je vois ou vous voyez.

Il n’y a pas de transformation qui permette le passage d’une expérience personnelle à l’expérience personnelle d’un autre. William James était tout simplement dans l’erreur quand il a essayé de faire valoir que «deux esprits peuvent connaître une même chose. »

Cela signifie-t-il, comme Arthur Eddington l’a dit que les choses du monde c’est les choses de l’esprit ?

QBism dirait, ce n’est pas que le monde se construise à partir de choses qui nous sont extérieures comme les Grecs auraient eu tendance à le dire. Ni qu’il se construit à partir de choses qui nous sont intérieures, comme les idéalistes, tels George Berkeley et Eddington, auraient dit. Plutôt, les choses du monde sont dans le caractère de ce que chacun de nous rencontre à chaque instant de sa vie – des choses qui ne sont ni en nous ni hors de nous, mais dans la notion même d’une coupure entre ces deux monde intérieur et extérieur.

Quanta magazine : Donc l’objectivité finalement arrive?

CHRISTOPHER FUCHS : Je l’espère. En fin de compte je considère QBism comme une quête pour pointer vers quelque chose dans le monde et dire, voilà ce qui est intrinsèque au monde. Mais je ne connais pas encore une réponse définitive. La mécanique quantique est une théorie mono-utilisateur, mais en disséquant, vous pouvez apprendre quelque chose sur le monde dans lequel nous sommes tous plongés.

Traiter la mécanique quantique comme une théorie mono-utilisateur résout beaucoup de paradoxes, comme l’action fantôme à distance.

Oui, mais d’une manière que beaucoup de gens trouvent troublante. L’histoire habituelle du théorème de Bell est qu’il nous raconte que le monde doit être non local. Qu’il y a vraiment une action fantôme à distance.

Donc, ils ont résolu un mystère en ajoutant un sacrément grand mystère! Quelle est cette non-localité? Donnez-moi une théorie complète de cela. Mes collègues QBists et moi pensons que ce que le théorème de Bell indique vraiment est que les résultats des mesures sont des expériences, pas la révélation de quelque chose qui est déjà là. Bien sûr, d’autres pensent que nous avons abandonné la science comme discipline, parce que nous parlons de degrés de croyance subjective. Mais nous pensons que cela résout tous les énigmes fondamentales. La seule chose que cela ne résout pas est la question de Wheeler, pourquoi le quantique?

Quanta magazine : Pourquoi le quantique?

CHRISTOPHER FUCHS : Je voudrais avoir plus d’une raison sensée à donner et capable de rendre compte de cette question fondamentale.

Je suis aujourd’hui fasciné par ces belles structures mathématiques appelées SIC, « Mesures Symétriques Informationnellement Complètes » – nom horrible, presque aussi mauvais que bettabilitarianism (Pariabilité). Elles peuvent être utilisées pour réécrire la règle de Born [la procédure mathématique qui génère des probabilités en mécanique quantique] dans une langue différente, selon laquelle il apparaît que la règle de Born permet, en quelque sorte profondément, une analyse du réel en termes de situations hypothétiques.

Si vous avez au fond de vous-même la certitude – et pas tout le monde a cette certitude – que le vrai message de la mécanique quantique est que le monde est mou au niveau des articulations, qu’il y a vraiment contingence dans le monde, qu’il ne peut y avoir vraiment de nouveauté dans le monde, alors le monde est toujours en terme de possibilités, tout le temps, et la mécanique quantique lie ensemble ces potentialités. Peut-être que 25 ans nous sépare de l’obtention des bonnes mathématiques, mais dans 25 ans nous allons avoir à nouveau cette conversation !